Un train pour the city of New-Orleans

Les textes qui suivent répondent à des consignes d'ateliers d'écriture en ligne.

  Dans le premier, j'ai regroupé deux consignes proposées par l'atelier des Poudreurs d'Escampette:

- 1 votre récit commence par cette phrase: " Il prenait comme moi le 18h45"
-2 Comme le goût de la madeleine pour Proust, cette chanson ou cette musique est irrésistiblement liée pour vous à un évènement, un souvenir, une personne…


Un train pour the City of  New Orleans

Il prenait comme moi le 18h45, c’était un môme d’une quinzaine d’années, en baskets, ticheurte du grand frère et jean aux genoux volontairement déchirés.  Il faisait ses gammes sur un harmonica sans doute importé de chine qui n’était pas très juste.  Je connaissais cet air, quoique ne l’identifiant pas formellement, ça ressemblait à du folk ou du country,  quelque chose de trop vieux pour lui, Dylan, John Mayal ou Arlo Guthrie. À part ce jeune mec, personne, les quais tristes et déserts d’une ligne qui  bientôt  n’existerait plus.
Elle était venue passer quatre jours chez moi et nous venions de faire la route ensemble  avec sa fille endormie sur la banquette arrière. Elle m’avait passé le volant et j’avais roulé vite de peur d’arriver trop tard, quatre vingt dix-huit kilomètres à travers la montagne avec le pied enfoncé dans le phare. Et elle soudain, qui coupe la musique pour me parler du retour de son ex et me dire qu’elle et moi c’est fini. Quand il a su qu’elle m’avait rencontré, il a rappliqué au triple galop en osant dire les mots qu’elle n’attendait plus, la mémoire de son portable explosait sous ses textos. Il avait retrouvé sa clef et s’était installé chez elle. Elle le rejoindrait sans doute dès que j’aurais pris ce train...
– Tu comprends, je t’aime m’avait-elle dit en posant sa main sur ma nuque, mais je ne peux pas me couper en deux, c’est trop dur  et je voudrais lui donner sa chance.
J’avais sorti mon nez de clown et ébouriffé mes cheveux pour faire rire la gamine en arrivant sur le parking, mais elle ne se réveilla pas, on  la laissa là pour courir jusqu’au quai. On avait cinq minutes de retard, le train en avait à peine un peu plus, juste ce qu'il fallait pour qu’on sache ne pas avoir le temps de se dire plus qu’adieu.  C’est elle qui composta mon billet, elle l’avait acheté le jeudi en allant récupérer la petite qui rentrait de colo et l’avait gardé dans son sac. Elle lui  ressemblait sa fille, les mêmes petites fossettes adorables, le même sourire.  On avait couru tous les deux comme pour rattraper cette histoire qui nous échappait, je voyais ses cheveux laisser derrière elle des flammèches qui foutaient le feu à mon passé.  Avant que le train ne reparte  j’eus encore le droit de la serrer dans mes bras et de la faire rire une ultime fois.  C’est facile de se cacher derrière un nez de clown. Quelque part dans une autre vie, j’avais déjà vu un petit coin de ciel aussi bleu  que celui-là, alors forcément quand j’avais plongé dans ses yeux j’étais sûr d’avoir trouvé mon pays, et voilà qu’un train m’emportait vers l’automne et le gris.  Elle attendait de moi que je reste parfaitement zen. Elle me savait capable d'accepter tout cela avec humour et détachement, après tout, si je l’aimais vraiment ne devais-je pas vouloir avant tout son bonheur, fut-ce au prix de ma solitude ?
Un grand sage maître de ses émotions, c’est l’image qu’elle voulait emporter de moi, et j’aurais bien aimé répondre à son dernier sourire par un petit signe de la main plein de désinvolture, malgré ce sale gosse au regard narquois et son harmonica pourri qui me mettait le cœur en vrac.
- J’peux fumer m’sieur, ça vous dérange pas ?
- Vas y, mais dis-moi ce que tu jouais sur le quai, c’était pas un vieux truc d’Arlo Guthrie?
- Non m’sieur, c’était du Joe Dassin, ‘Salut les amoureux’. Vous connaissez ça M’sieur, Joe Dassin c’est de votre temps ? Je l'ai joué spécialement pour vous.
- Oui je connais : ‘On s’est aimé comme on se quitte, tout simplement sans penser à demain…



©Philippe André 08/06


 

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