J’ai dormi dans le ventre de ma mère,
assez profondément pour n’en avoir rien gardé, pas même un rêve éphémère.
J’ai dormi dans un lit à barreaux de bois peint orné de décalcomanies qui se décollèrent.
J’ai dormi tout un après-midi sous le gros édredon rouge de ma grand-mère.
J’ai dormi dans un train couchette, nous occupions tout un compartiment pour partir à la mer.
J’ai dormi dans une petite chambre au dixième étage près des nuages, dans une cité dite ouvrière.
J’ai dormi sur mon ennui pendant toute mon incarcération scolaire.
J’ai dormi dans l’autobus qui m’amenait à ce calvaire, était-ce ligne S ou plutôt ligne R ?
J’ai dormi avec ma muse à l’école buissonnière.
J’ai dormi sur des sanglots étouffés de colère.
J’ai dormi dans la rue pour me protéger de mon père.
J’ai dormi au bord de la route en Bretagne avec mon frère.
J’ai dormi à la belle étoile et me suis réveillé cerné de militaires.
J’ai dormi quatre nuits en dortoir dans cette solitude grégaire, et c’était l’enfer.
J’ai dormi dans une caravane abandonnée sans chauffage en hiver.
J’ai dormi dans une cave à respirer de la poussière.
J’ai dormi dans la forêt sur un matelas de fougères.
J’ai dormi sous la tente malgré l’orage et le tonnerre.
J’ai dormi dans le tipi, près du petit foyer de pierres.
J’ai dormi dans la yourte des bergères qui fabriquaient du yaourt et ne buvaient jamais de bière.
J’ai dormi dans la roulotte au milieu des lavandes, et c’était super.
J’ai dormi dans une hutte de genêts au bord de la rivière.
J’ai dormi dans un bateau mouillé dans un aber.
J’ai dormi sur la plage où jouaient guitares et dulcimers.
J’ai dormi dans des chambres d’hôtel inhospitalières.
J’ai dormi dans une auberge en Ardèche où le silence était si grand qu’il y en avait pour la terre entière, on pouvait en prendre avec une cuiller.
J’ai dormi chez des amis globe-trotters sur des tatamis durs et verts, c’était convivial et sincère.
J’ai dormi dans ses escaliers de bois qui colimaçonnaient et dont plusieurs marches grincèrent.
J’ai dormi au pied de son lit dans un duvet déroulé pour moi, parterre, un vrai duvet d’oie d’Angleterre.
J’ai dormi dans ses draps roses et fleuris dans ses jolis bras ouverts.
J’ai dormi dans ce pays là où le ciel est toujours bleu clair.
J’ai dormi au milieu du thym près d’un chêne vert plusieurs fois centenaire abritant tout un univers, qui fut cependant réduit en bûches et monnayé le lendemain même par son
propriétaire, un homme ordinaire.
J’ai dormi en Dordogne chez ma mère, dans son grenier parmi mes souvenirs de jadis et de naguère au moment des funérailles de mon père emporté par un foutu cancer.
J’ai dormi deux fois dans un hôpital, pendant plusieurs semaines à quinze ans d’intervalles, près d’un enfant dans le coma, envoyé là par des voitures meurtrières. Les deux fois l’un comme l’autre,
par miracle en réchappèrent.
J’ai dormi dans quelques endroits qu’il me faut taire.
J’ai dormi plus de vingt mille fois sur cette Terre (quelques dizaines de fois sur la mer), le plus souvent ce fut dans une chambre familière.
(J’aurais pu tout aussi bien faire l’inventaire des lieux où je n’ai pas dormi, ou bien guère).
LISTE DE QUELQUES ODEURS DONT JE ME SOUVIENS
Je me souviens de l’odeur métallique du métro, que j’associais à un scintillement d’étoiles microscopiques prises dans le ciment des marches, quand j’empruntais ce passage souterrain pour traverser
le boulevard Brune sur le chemin de mon école maternelle.
Je me souviens des odeurs de l’école, celle de la colle aux amandes amères, celle des taillures de crayon qui se tortillait pour entrer en moi et s’y déployait en accordéon, celle de l’encre
violette un peu vénéneuse au bout de mes doigts et qu’absorbait le chêne poussiéreux du pupitre.
Je me souviens de l’odeur désagréable dégagée par la fermeture à soufflets de l’autocar, quand avec l’école j’allai visiter le château de Thoiry.
Je me souviens de la pestilence lacrymale en entrant dans la ménagerie du muséum d’histoire naturelle au Jardin des Plantes.
Je me souviens que l’odeur de renfermé de l’église Notre-dame du Rosaire et celle tout aussi dense des pissotières de l’avenue du Maine m’écoeuraient semblablement.
Je me souviens que l’odeur de tabac froid qui imprégnait tout dans l’appartement de mes parents me donnait la nausée.
Je me souviens de la boule puante écrasée dans l’ascenseur bondé, chargée d’exprimer mon dégoût.
Je me souviens de l’odeur des tripes mal lavées à la cantine du collège qu’on nous servait deux jours de suite.
Je me souviens de la puanteur du lisier répandu sur la campagne bretonne qui empestait à dix kilomètres au moindre rayon de soleil et me faisait espérer le retour de la pluie.
Je me souviens de l’odeur de poisson pourri quand j’allais à l’embauche un peu avant minuit au port de pêche de Lorient.
Je me souviens de l’odeur des genets en mai quand on approchait Belle-Île en bateau à voile avec un petit vent de norois.
Je me souviens de l’odeur des magnolias quand on écoute Léo Ferré chanter l’étrangère de Louis Aragon qui se souvient avoir été crédule.
Je me souviens de l’odeur du haschich qu’un ami voyageur avait ramené de l’Afghanistan traversé à cheval juste avant l’invasion russe, et que nous avions fumé dans la forêt de Quénécan chez les
frères Caïn, des petits paysans aux dents couronnées d’or qui n’arrêtaient pas de rire et parlaient un patois incompréhensible.
Je me souviens de l’odeur du thyms en fleur quand nous habitions au milieu des oliviers sur cette colline provençale où est né le premier enfant qui m’a ouvert les yeux, je me souviens de l’odeur
de ses couches que je lavais à la main et faisais blanchir au soleil.
Je me souviens de l’odeur extraordinaire de la première tomate cueillie dans ce jardin que nous avions improvisé dans les montagnes au fin fond de la vallée de Montaulieu.
Je me souviens de l’odeur des lavandes que nous coupions à la faucille pour Aimé qui nous payait avec des fromages de chèvre.
Je me souviens de l’odeur des fagots de fayard brûlés dans le grand four à pain qu’avaient bâti mes mains.
Je me souviens de l’odeur de la farine fraîchement moulue que nous achetions aux paysans bio du Jabron, et de celle acidulée du levain naturel qu’on faisait naître en mêlant une poignée de cette
farine et deux larmes d’eau de source, et qui se bonifiait d’une pétrie à l’autre.
Je me souviens de l’odeur de la pâte qui levait dans le pétrin de châtaigner, fabriqué comme tous les meubles du fournil par Fabrice un voisin menuisier dont la mère était partie en Inde s’initier
au yoga après le suicide de son autre fils.
Je me souviens de l’odeur des braises sorties dans la brouette sous un nuage d’escarbilles et qui craquaient roses et blanches au pied de la montagne.
Je me souviens de ces fournées de pain dont l’odeur comme un sourire transperçait soudain les murs en me disant ‘c’est bon viens me sortir de là’.
Je me souviens de l’odeur de nos souvenirs brûlés en tas, au milieu de l’hiver dans le jardin désolé de la séparation.
Je me souviens de l’odeur malsaine que prit l’amitié au moment du partage de cette grande maison que nous avions achetée ensemble.
Je me souviens de l’odeur de terre pacifiée après l’orage comme par exemple le jour de la fête de la musique à Vallon Pont d’Arc.
Je me souviens de l’odeur des pâtes de coing que Brigitte faisait refroidir au bord de sa fenêtre et que lui chapardait un gamin du village.
Je me souviens de l’odeur épicée du bois d’olivier et de celle plus sucrée du buis.
Je me souviens de l’odeur des tartes aux framboises qui m’accueillaient chaque fois que j’arrivais chez Capucine.
Je me souviens de l’odeur de café grillé qui flottait sur le vieil Aubagne quand j’attendais Jacqueline en bas de chez elle.
Je me souviens de l’odeur poivrée de son corps et du goût nuageux de ses baisers, du souvenir de patchouli qu’avait laissé dans ses cheveux son adolescence bohème.
Je me souviens de l’odeur douceâtre de l’encens japonais qu’elle allumait à côté de son lit après s’être mise nue et juste avant d’aller prendre sa douche.
Je me souviens de l’odeur de miel de sa peau dorée.
Je me souviens de
mes tendres années.
Je me souviens de la Porte de Vanves avant le périphérique.
Je me souviens de l’immeuble de briques couleur de rouille orienté plein sud face à Malakoff par-delà les fortifs envahies d’orties.
Je me souviens du poêle à charbon, de ses deux tisonniers (le ti zonnier et le grand zonnier comme les appelait mon petit frère).
Je me souviens des arbres dans la cour et de leurs fleurs roses sucrées.
Je me souviens de deux petites filles noires qui jouaient à l’élastique devant l’escalier B, le cuir chevelu quadrillé de petits scoubidoudous.
Je me souviens que nous n’avions pas de salle de bain, ni de machine à laver.
Je me souviens des petits caractères de plomb tombés des poches de son bleu que nous retrouvions parmi nos jouets.
Je me souviens du feu allumé tout un hiver avec des feuillets à coin noir à l’en-tête du CNED
Je me souviens que la seule fois où ma grand-mère mit une pièce dans le distributeur de chewing-gum de l’épicerie Goulet-Turpin à l’angle du boulevard Brune celui déversa d’un seul coup toutes ses
boules colorées et qu’elle eu le réflexe de placer sous cette manne sa petite toque d’astrakan qui n’en laissa que quelques-unes rouler sur le trottoir jusque dans le caniveau.
Je me souviens des meubles bretons sculptés de scènes champêtres, et de la pile de galettes de blé noir qui séchaient entre les torchons à l’intérieur du profond buffet.
Je me souviens de son édredon rouge et de son manteau noir.
Je me souviens du feu dans la cabane d’un chiffonnier sur la zone, que nous avions réussi à éteindre avec les copains avant l’arrivée des pompiers à grands coups de branches arrachées et de
poignées de terre, les semelles de mes sandales fondues s’étaient collées à mes pieds, trouant mes chaussettes.
Je me souviens des vacances en Bretagne tous les ans, dans une petite villa modeste chaque fois différente louée pour un mois et quelquefois deux.
Je me souviens d’une bicoque appelée ‘la Simplette’ à Préfaille ; juste en face, de l’autre côté de la petite route un mur entourait les vacances du premier ministre de l’époque, des gendarmes
faisaient les cent pas sous la canicule et se relayaient la nuit pour protéger le sommeil précieux du grand homme que je vis en slip de bain sur la plage et qui n’était pas aussi grand ni aussi
baraqué que mon père.
Je me souviens de ma frayeur en surprenant au milieu de la nuit un flic assis dans la petite cabane au fond du jardin qui n’avait pas de verrou, son képi sur les genoux.
Je me souviens de mon premier vélo, c’était justement cette année-là il était jaune et vert comme un autobus de la RATP, j’avais six ans.
Je me souviens de l’école de garçons rue Maurice Rouvier, de ses grandes fenêtres et des platanes dans sa cour carrée, des classes wagons sur le côté.
Je me souviens qu’un jour ensoleillé, un égoutier moustachu avec une casquette à pieds de poule avait remonté sur son échelle une pleine bassine de jouets au milieu de la cour et nous avait dit
:Tenez les enfants c’est Noel ! J’avais choisi une superbe voiture de course, rouge avec son chauffeur à casque et lunettes, un modèle ancien tombé dans le trou lors d’une récréation d’avant
la guerre.
Je me souviens de nos cadeaux cachés une veille de Noël sur le palier dans le placard du compteur, et qu’un voisin avaient sans doute offert à ses enfants.
Je me souviens d’une vieille femme habillée en noir qui nous servait le lait à la louche dans une laiterie peinte en bleue rue du général Himbert.
Je me souviens que les bouteille de lait étaient consignées à cinquante centimes et qu’un épicier les retournait sur le bord extérieur de sa vitrine pour qu’elles s’égouttent après les avoir
rincées, le jeu consistait à lui en subtiliser une avant de rentrer dans sa boutique pour lui acheter des carambars avec l’argent qu’il nous en donnerait.
Je me souviens que mon frère aîné qui m'accompagnait tous les jours à l'école avait un matin eu peur d'être en retard et m'avait lâché la main pour courir se faire renverser par la voiture du
facteur, il y avait un attroupement autour de lui quand je suis arrivé à ce carrefour et un garçon m'a dit Il y a un mort, c'est ton frère. Il n'était pas mort mais il a fallu lui recoudre un peu
la tête.
Je me souviens de sa collection de bons points et de billets d'honneur.
Je me souviens de sa jalousie maladive du plus jeune et de la désagréable place qu'il me donnait de confident de ses ressentiments.
Je me souviens des samedis à traîner les pieds avec mon père et mes deux frères au marché aux puces de Saint-Ouen, qui était plus grand que celui de la porte de Vanves mais où nous n’achetions
rien, du moins jusqu’à nos premiers jeans.
Je me souviens d’un marchand de cacahuètes et de ballons multicolores à claquettes, du petit singe vert juché sur son épaule.
Je me souviens avoir observé depuis le balcon de la cuisine un canari évadé volant parmi une bande de moineaux qu’il semblait mener d’une cheminée à l’autre.
Je me souviens que mon frère aîné et moi fûmes exclus du catéchisme où l’on nous avait inscrit pour que nous soyons mieux acceptés par les gens du quartier et peut-être aussi par la grand-mère chez
qui nous habitions.
Je me souviens qu’après ce catéchisme où il nous envoyait comme malgré lui notre père nous donnait sa version des enseignements reçus et que ces deux sons de cloches ne s’accordaient pas.
Je me souviens que c’était lui le père tout puissant dont j’avais peur et que j’admirais, et qu’un seul c’était bien assez.
Je me souviens l’avoir accompagné un dimanche venteux visiter la banlieue en chantier où nous allions vivre.
Je ma souviens de Mokarex un petit soldat bonapartiste en plastique couleur bronze que j’avais trouvé dans la terre en tombant renversé par le vent.
Je me souviens que ma petite sœur allait naître et que nous ne pouvions plus habiter chez la grand-mère.
Je me souviens de la colonie de vacances dans la forêt de Louviers qui remplaça la Bretagne cette année-là.
Je me souviens d’un garçon attaché tout nu dans le dortoir des filles, le sexe enduit de cirage pour n’avoir pas voulu ôter son slip avant de faire la sieste, s’étant enfui en pyjama pendant la
nuit suivante il fut retrouvé dans un arbre quatre jours plus tard par un paysan,
Je me souviens que la monitrice fut renvoyée et que sa remplaçante nous amena faire des cabanes dans la forêt.
Je me souviens avoir acheté pour six franc un opinel numéro huit à l’épicier du village.
Je me souviens qu’au retour de cette colonie de vacances nous n’habitions plus à Paris, et que tous mes repères spatiotemporels avaient disparu.
Je me souviens que je ne revis jamais mon meilleur copain ni aucune personne de notre quartier.
Je me souviens que la violence s’était installée insidieusement entre mon père et moi peu de temps après notre aménagement dans cette cité.
Je me souviens des colères du samedi après-midi qui éclataient pour un rien.
Je me souviens du martinet dont j’avais coupé les lanières et du ceinturon qui le remplaça.
Je me souviens de cet exil à Rosny sous bois ancien village provincial.
Je me souviens du chant des coqs dans les fermes, des poules traversant la rue des Marnaudes, des vaches qu’on voyait paître vers Villemonble.
Je me souviens d’une tempête qui avait arraché les volets, ce qui cassa les carreaux et tordit les montants d’aluminium de la fenêtre qui ne ferma plus jamais correctement.
Je me souviens d’une famille de paysans accrochée à son petit lopin qui se trouva captive avec ses oies et son cochon dans le périmètre privé du collège Jean Mermoz.
Je me souviens des vergers abandonnés, des confitures de reine-claude, et des lézards gris sur la voie ferrée.
Je me souviens du train à vapeur qui passait tous les jours vers dix-sept heures.
Je me souviens de mon premier lance-pierre, celui qui tirait vraiment loin, je l’avais gagné aux billes, à la tique où j’étais champion.
Je me souviens que mes projectiles préférés furent les grosses perles en plastique de ma petite sœur qui sifflaient tant que durait leur vol.
Je me souviens que les premières semaines après notre arrivée, l’ascenseur n’était pas fonctionnel, ni le va et vient électrique de l’escalier, qu’il nous fallait monter les dix étages à pied dans
le faisceau de la lampe torche.
Je me souviens que nous étions les premiers occupants de l’immeuble et pendant un certain temps les seuls.
Je me souviens des voisins roumains du premier étage deux garçons et une fille, la mère qui faisait sécher des tomates sur son balcon, le père peintre en bâtiment aux cils toujours blancs, ils
avaient acheté une 403 d’occasion vert d’eau et mangeaient dedans sur le parking les dimanches quand il faisait beau.
Je me souviens de l’empressement de cette femme quand elle m’avait vu arriver le visage en sang après avoir reçu une pierre pour que ma mère ne me voit pas dans cet état.
Je me souviens que son fils m’avait sauvé de la noyade à la piscine de Pantin et que plus tard, lorsque j’avais été malade et cloué au lit plusieurs mois durant, il m’avait offert mon premier
livre, vingt mille lieues sous les mers.
Je me souviens de l’odeur de ce livre, de sa couverture bleu-vert et des gravures de Gustave Doré.
Je me souviens du club des cinq, des compagnons de la Croix-Rousse et de leur berger allemand.
Je me souviens de la musette vert bouteille avec laquelle mon père partait vendre l’Huma et Pif le chien.
Je me souviens d’une escapade à vélo jusqu’à Joinville-le-Pont et d’une baignade dans la Marne.
Je me souviens de la voix chaude de Jean Ferrat qui chantait aux fenêtres ouvertes du dimanche matin.
Je me souviens de Pilote, des Dingo-Dossiers et du Grand-Duduche.
Je me souviens de ma première fugue, j’avais onze ans, j’étais parti avec un copain d’école dormir à la belle étoile au fort de Romainville.
Je me souviens que pour ma deuxième fugue j’avais treize ans et j’étais seul, j’avais pris le bus je ne sais pourquoi, jusqu’à Gennevilliers à cause d’une chanson peut-être ou parce que je croyais
que Prévert habitait par-là.
Je me souviens avoir trouvé une pièce de cinq francs en soulevant les feuilles mortes avec mes pieds, avoir acheté avec une baguette et une tablette de chocolat au lait.
Je me souviens avoir marché longtemps au hasard, au crépuscule être entré dans un gardiennage de caravanes en avoir trouvé une ouverte une et dormi là deux nuits.
Je me souviens être revenu pour ma petite sœur qui ne s’endormait jamais sans m’avoir embrassé.
Je me souviens que cela ne changea rien à ma condition ni n’apaisa la violence paternelle.
Je me souviens des coquelicots de mon sang éclos par dizaines sur l’émail blanc de la baignoire.
Je me souviens d’un bouquet d’iris offert à ma mère et qu’il avait jeté dans le vide-ordures parce que je ne les avais pas achetés mais cueillis dans un jardin abandonné et donc ne valaient
rien.
Je me souviens que ma mère n’opposa pas un point de vue différent pour me protéger pas plus qu’elle ne protégea son bouquet.
Je me souviens que cette année-là fleurit mai 68 , que j’avais la colère au corps.
Je me souviens du tract distribué le samedi onze mai devant le collège annonçant la grève pour le lundi 13.
Je me souviens de Jacquou le croquant, de la révolte des paysans, de l’incendie du château de Nansac.
Je me souviens que nous n’étions qu’une douzaine dont j’étais le plus jeune.
Je me souviens des cadenas des chaînes et des antivols sur la grille du collège qui fut fermé jusqu’au mois de septembre suivant.
Je me souviens des manifs au quartier latin et du petit livre noir des journées de mai, de ma trouille et de la jubilation de croire que tout allait changer.
Je me souviens du feu dans la rue Gay-Lussac.
Je me souviens d’un type vers la porte de Montreuil qui criait à sa fenêtre qu’il fallait y aller que c’était reparti comme en 36.
Je me souviens qu’il me restait deux ans à partir de ce jour- là pour faire le deuil de mon enfance.
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