Lettre de Jack Kerouac sur Céline (extrait de Vraie Blonde et autres)

Publié dans Paris Review, hiver/printemps 1964 sous le titre
« Lettre de Jack  Kerouac sur Céline »

Sur Céline

Louis Ferdinand Céline était médecin généraliste dans les quartiers pauvres de Paris. Il était aussi d’une sensibilité exceptionnelle et de fait un docteur très bon si je me fie à mon instinct en lisant ses récits de la souffrance insensée d’une bonne partie de sa clientèle. L’adorable petit garçon qui tousse à mort…la belle jeune fille qui saigne à mort…les vieilles propriétaires mortes depuis longtemps. Pour moi lire Voyage au bout d’la nuit, c’était voir le plus grand film français jamais réalisé, un Quai des brumes supra céleste mille fois plus triste que la lippe amère de Jean Gabin ou la lubricité lugubre de Michel Simon ou la fête foraine où les amants pleurent…
Il me semble qu’en fait Céline a été en son temps l’écrivain français le plus doué de compassion. Il a dit lui-même (en 1950) (dans une interview pour un journal parisien)  qu’il n’y avait que deux écrivains véritables en France à l’époque, lui et Genet. Il écartait Genet, en ne plaisantant qu’à moitié, pour la raison évidente que nous connaissons tous. Pourtant il était assez avisé pour reconnaître Genet. J’ai l’impression que Genet a achevé, pour Balzac, la tragédie de la Tante des Bas-fonds français, mais dans les termes de Rimbaud et au regard critique de Villon ( pendant que Baudelaire observe de loin depuis un balcon). Cette enquête était quelque chose que le corpulent et bourgeois maître Balzac n’avait jamais osé entreprendre. Et la prose de Genet est en tout point aussi angélique, venant de la rue, que l’était celle de Proust dans les étages supérieurs. Et je dis que Céline avait raison à propos de Genet.
Mais Céline , lui ses sources venaient de beaucoup plus loin dans la littérature française : il descendait de Rabelais, il était passé à travers le viril Hugo. Il m’a toujours semblé que le Robinson du Voyage était poursuivi par le Fantomatique Javert, et que Javert était Céline en personne, et que Céline était Robinson, si bien que Voyage est l’histoire du Suaire du moi de Céline à la poursuite du Suaire du non-moi de Céline, Robinson.
Je ne vois pas comment les gens auraient pu reprocher à Céline une méchanceté au vitriol s’ils avaient lu le chapitre sur la jeune putain de Detroit ou sur le prêtre au supplice qui se hisse à la fenêtre dans Mort à crédit, ou sur le merveilleux inventeur dans le même roman.
J’affirme qu’il était un écrivain d’une intelligence et d’un charme immense, suprêmes, et que nul ne peut lui être comparé. Il a une influence très importante sur l’écriture de Henry Miller, soit dit en passant, ce ton moderne et flamboyant qui envoie valser la rancœur de l’horreur, cette douleur sincère, ce haussement d’épaules et ce rire de rachat. Il a même fait rire et pleurer Trotski. La cris politique de notre temps n’est pas plus importante que la crise turque de 1822, à l’époque où William Blake écrivait ses lignes sur l’Agneau. Camus ferait changer la littérature en simple propagande avec son discours sur  l’ « engagement ». Je ne me souviens que de Robinson…Je ne me souviens que du Docteur en pleine miction au bord de la Seine…
Moi-même je ne suis qu’un ex-marin, je ne fais pas de politique, je ne vote même pas.

Adieu, pauvre suffrant, mon docteur.

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