Le voyage

“Le VOYAGE”               Atelier expérimental

 - 1          Préparation du voyage
         choisir 3 mots pour chacun des registres suivants:
                      se déplacer:                           auto-stop, marcher, voler
             objets à emporter:                          canif, calepin, crayon
        éléments climatiques:                          humidité, brouillard, feu
    éléments d’architecture:                          vieux murs , pont, barrages
                     personnages:                          vieux sage, frère, elfes
                                  sens:                          oreille, ombre et lumière, odeurs de sous-bois
                               gestes:                          courir, frôler, frapper
                                 lieux:                          ville, forêt profonde,  lac              

- 2     En utilisant si nécessaire ces mots raconter un voyage vécu ou imaginaire.
- contrainte : votre récit commence par une phrase tirée d’un roman ou d’un poème connu.

                         BALADE CELTE

On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. J’étais parti comme ça, sur un coup de tête, pas de bagages, juste un peu de monnaie dans le fond d’une poche, j’avais fait le voyage en stop de Paris jusqu’à Quénécan, ça m’avait pris trois jours, toute une expédition!. Je ne savais pas même où j’allais, je savais juste qu’elle serait là, qu’elle m’attendrait au milieu de cette forêt. Elle m’avait donné rendez-vous à la pleine lune au fond d’un lac asséché, près d’une chapelle engloutie puis ressuscitée. Le vent n’avait pas balayé sur la route les feuilles rouillées du dernier automne, pourtant le printemps était évident qui avait depuis longtemps fait claquer ses bourgeons. J’avais cueilli sur un talus un rejet de châtaignier torsadé de lierre, et tout en marchant je l’avais écorcé minutieusement et j’en frappais le bitume granuleux d’un rythme régulier, comme aurait fait un marcheur averti sachant où il allait. Cependant, je me perdis dans cette Brocéliande épaisse et sombre. La nuit s’était installée. Une vacillante lumière électrique entre des fûts de hêtres et des taillis de cornouillers m’appela, c’était une vieille maison de pierres toute moussue, enfouie dans une combe au bout d’un mauvais chemin. Je m’en approchai, mais sans avoir osé cogner à la porte j’avais déjà fait demi-tour quand un bruit feutré me surprit, peut-être un battement d’aile. Non. Quelqu’un !  Quelqu’un se tenait là, à quelques pas de moi dont je n’avais pas senti plus tôt la présence… un vieil homme, petit et sec, vêtu d’un bleu fatigué, chaussé de vieux sabots fendus, des cheveux comme de la neige, ses yeux me fixaient brillants dans l’obscurité. Il écouta, hochant la tête, mon histoire confuse, et me proposa d’entrer chez lui boire un coup. Une ampoule crue pendait au milieu des poutres. Buvant à petites gorgées le cidre râpeux, il parla d’un frère mort à la guerre et qui ne rentrerait plus, il dit que je pouvais rester là, dormir dans un lit, et demain reprendre la route. M’asseoir m’avait révélé la fatigue du voyage et un bouillon parfumé mijotant sur la cuisinière à bois embuait l’atmosphère, j’avais envie de me laisser aller...mais c’était la pleine lune, et j’avais rendez-vous. L’homme proposa de m’accompagner un bout, parce que, Dame, dit-il, c’est encore loin, et c’est pas bon d’aller comme ça la nuit dans cette forêt, sans précautions et sans connaître les passages... Je le suivis jusqu’une clairière où se croisaient plusieurs sentiers. La lune s’était levée, ses rayons obliques à travers les branches tombaient en taches éparses sur les feuilles mortes et les jeunes fougères. Il s’agenouilla près d’une de ces petites flaques lumineuses et changeantes, et m’enjoignit de l’imiter. Je me mis à genoux, l’humidité de la terre molle traversant l’épaisseur de mon jean, j’obéissais sans chercher à comprendre, plongeant mes mains dans la lumière de lune et m’en aspergeant le visage comme il me le demandait afin disait-il de devenir transparent aux esprits de la forêt, aux elfes et aux korrigans, qu’ils ne s’effarouchent pas de nos masques d’animaux dénaturés. Ce petit rituel accompli, nous nous enfonçâmes dans l’ombre compacte des résineux. Par là! me fit-il, en tirant sur le bâton auquel je m’accrochais.
- Par là! Vois, là-bas, la porte de lumière. A quelques centaines de pas, entre deux troncs jumeaux, la clarté lunaire ailleurs étouffée par la frondaison, ouvrait une porte dans la nuit. J’avançais comme hypnotisé vers cette embrasure, inquiet et les sens en éveil quand un battement d’aile hérissa mes cheveux, j’eu peur et cherchant mon guide dans la nuit, je ne le revis plus . Je me souviens m’être un instant senti perdu, j’ai fermé les yeux, j’ai respiré, puis j’ai franchi ce seuil. Et c’est alors que j’ai perçu la musique, une jolie musique, joyeuse et vive, lointaine cependant comme un écho de fête…un violon irlandais perdu dans le brouillard, était-ce une musique réelle ou bien le souvenir d’une quelque autre vie ? Immédiatement je sus que c’était son violon, sa musique, que cette musique était pour moi, que c’était elle qui m’avait trouvé. Elle. Elle était là, partout, dans cette mélodie, et au-delà,  dans le silence épais qui lui servait d’écrin et où elle se lovait, s’étirait, sautait, dansait, riait en se jouant de moi qui trébuchais et me piégeais aux ronces. J’étais sortis du bois sur une crête entre deux pins géants. La lune à quelques jets de pierre illuminait en contrebas tout le pays de Guerlédan. La musique montait vers moi du creux sombre de cette vallée. Elle, je la pressentais là-bas, près de la tache brillante et rouge d’un feu dont la fumée se mêlait à la voie lactée. Je dévalais vers elle à grandes enjambées. La végétation qui avait réinvesti cette terre souple était encore trop jeune pour faire obstacle à ma course, aucun ajonc, quelques jeunes genêts, quelques fleurs, une herbe pourtant déjà drue. La musique me portait, j’étais le ruisseau léger qui trouvait sur la terre son ancien sillage et chantait de nouveau sous les étoiles. Dans ce qui fut autrefois un village, les maisons n’avaient plus de toits, il ne subsistait que des murs de schiste sans mortier bâtis me sembla-t-il par des lutins équilibristes.
Elle était là, devant le feu, sa musique autour d’elle volait en escarbilles, un autre violon, plus bas, lui répondait en soulevant des braises et décrochant des flammes, puis un galop de chevaux quelque part sortit d’une guitare. Elle était là, presque immobile, debout parmi des silhouettes, des ombres qui dansaient bousculant l’immobilité de la nuit. Je la voyais enfin, la lune inondait son visage translucide incliné vers son instrument; mais ce n’était plus elle. De sa présence métamorphosée par l’inspiration, il émanait une intensité que ne m’avait pas semblé posséder la jeune fille rencontrée quelques semaines plus tôt, et cette présence si forte dans l’instant me parut être la quintessence de la féminité, ou bien était-ce que les esprits de la forêt avaient pris possession d’elle…ou de moi ? Un oiseau de nuit traversa d’un coup d’aile la vallée tout entière et ce fut le matin.

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