L'autre

La nouvelle-instant
Unique ou banal,  l’instant prendra son sens et sa forme par la densité de l’écriture.
A partir d'un détail dans un vécu ordinaire , composer une courte nouvelle.
 
 


L’AUTRE            

Le soleil par la grande fenêtre illumine le ficus et le petit salon baigne dans une impression de bonheur. C’est l’heure matinale que Jacqueline consacre au repassage. Les torchons, les draps, les chemises de Georges, celles de Nicolas, le linge parfumé qu’elle vient de sortir du séchoir électrique est posé en vrac sur le cuir jaune canari du canapé. Aujourd’hui serait un jour semblable aux autres si ce n’était ce nouveau fer. Ce fer que Nicolas lui a offert hier pour la fête des mères.
- Tiens Maman, bonne fête ! regarde un peu ce superbe fer à vapeur ultramoderne !
Elle n’en a pas encore assimilé toutes les subtilités. Il est vert et rose avec une poignée gainée de caoutchouc noir. Comme beaucoup de choses à présent, elle le trouve lourd, elle ne l’aime pas. L’autre était plus léger, elle l’aimait mieux. L’autre…Ce mot à une résonance particulière aujourd’hui, elle le répète à haute voix - L’AUTRE. Cela évoque en elle aussitôt, quelque chose d’oublié, quelque chose plein d’un regret indéfinissable. L’autre, elle se souvient de l’autre.
Quand il parlait de lui, Georges disait toujours “l’autre”. Elle, elle avait vingt ans, Daniel peut-être un peu plus, elle se souvient de l’autobus. Cette année-là, ils avaient de nombreuses fois voyagé ensemble. Quand la place était libre il s’asseyait près d’elle, parfois juste en face, et leurs corps entraient en contact malgré eux, le désir alors était doux, insupportablement doux. Il avait de grands yeux, de longues mains délicates et rougissait facilement, elle y prenait plaisir, la mode était aux jupes courtes (elle sait qu’elle a toujours de jolies jambes). Un jour il osa lui parler mais ce fut en automne après qu’elle eut rencontré Georges, et c’était trop tard. Georges et sa gentillesse, Georges et ses belles phrases. Avait-elle aimé Georges? Elle ne sait plus vraiment, longtemps elle l’a cru, c’était plus confortable. Du pouce elle presse un bouton et le fer envoie sa vapeur sur la chemise bleue. Elle pose le fer, et va choisir parmi les C.D. une musique qui puisse accompagner sa nostalgie, aider l’image à revenir. Elle ne trouve rien, tout est trop récent, y compris les classiques qu’elle n’écoutait pas en ce temps-là. Il lui faut monter au grenier, fouiller dans des cartons. C’était sans doute pour que Daniel ne devienne pas son rival, ou pour mieux le contrôler que Georges s’en fit un ami, cette idée la travaille. Elle le connaît bien maintenant, elle sait tout ce que dissimule sa gentillesse.
Au grenier, à présent elle cherche ces photos de lui qu’aurait prises Georges à Paris ce week-end où ils étaient allés le voir ensemble Porte de Champerret, un peu avant son départ. Il n’y en a aucune dans les albums du salon qu’elle connaît par cœur, et qui font partie des choses devenues lourdes. Elles ne sont pas là non plus, elles n’existent plus. Elle n’en trouve qu’une, encore tombe-t-elle d’un petit livre manipulé par hasard. On voit Daniel de dos, cours de Rome (près de la gare St Lazare) il parle avec Georges que l’on reconnaît bien. Georges, son joli veston auquel il manque un bouton, son chapeau tout neuf avec un cordon, son petit menton et son cou trop long. Un jour, il faudra en faire une chanson. Elle pense cela et justement, elle décroche du mur la guitare de Georges. La guitare dont il ne s’est jamais servi, qu’il n’a jamais sorti de son étui. Elle était à Daniel, qui lui a vendue pour payer son billet d’avion. Elle se souvient de la transaction. Georges s’était montré généreux, il avait donné à Daniel tout l’argent dont celui-ci avait besoin pour partir, mais si c’était pour, au bout du compte, ne jamais s’en servir, pourquoi l’avoir privé de sa guitare? Il aurait bien pu le laisser partir avec. Bien sûr, l’autre n’aurait jamais accepté cet argent sans laisser quelque chose, une part de lui-même. Voilà qu’elle l’appelle de nouveau “ l’autre” !
Elle se demande si Georges n’avait pas fait tout ce qu’il fallait pour accélérer ce départ? Et elle, n’avait-elle pas été soulagée, quand finalement il était parti sans qu’il ne se soit rien passé? Ce jour-là, elle voulait lui parler, mais n’en a pas eu le temps. Le téléphone a sonné un peu avant onze heures, elle ne l’a pas entendu (Georges rentre pour déjeuner). Le fer posé sur la chemise ! elle l’a oublié. Elle sourit en redescendant, mais ne referme pas la trappe pour que la fumée s’échappe par le vélux du grenier. Georges a beaucoup de chemises (elles sont en coton ou en soie car il ne supporte pas les matières synthétiques, leurs couleurs s’harmonisent avec ses cravates). Elle débranche le fer et ouvre la fenêtre.
Georges arrive et la trouve assise sur le canapé. La guitare est posée sur le linge froissé.
- Ça ne va pas?
- Je n’ai pas su me servir de ce fer sans brûler ta chemise, je ne l’aime pas.
J’aimais bien l’autre, je suis allée le rechercher au grenier, mais je ne l’ai pas trouvé.
      -     C’est moi qui l’ai viré, je ne pensais pas qu’il te manquerait. Ce n’est pas très grave, Nicolas à dû garder le ticket de caisse, tu pourras rapporter celui-là, en choisir un qui te plaise, ou ce que tu voudras après tout, c’est ton cadeau.
       -      Comme cadeau, j’aimerais mieux des cours de musique.
       -      Oui, pourquoi pas, c’est une bonne idée ! Je pourrais t’offrir un piano, est-ce qu’un piano te ferait plaisir?
        -    J’aimerais seulement que cette guitare serve à quelque chose.













AIX en Provence        19/05/03

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