Consignes d'écriture : Votre récit contiendra une analepse et utilisera un champ lexical particulier.
L’Ablette avait la pêche
Sans être dans le bain, vous ne comprendriez pas pourquoi l’Ablette frétillait ce jour là, aussi je vais essayer de ne rien vous cacher. D’abord ce surnom d’Ablette, c’est parce qu’il ne fut pas
un enfant très épais qu’il en écopa (Son père était un pêcheur du dimanche). Certains l’appelaient La belette, il savait bien qui, il ne leur en voulait pas, c’était des envieux. Il savait
tout l’Ablette, et beaucoup d’autres choses. Il savait qu’un jour viendrait la morte- saison. Un jour, ou les femmes cesseraient d’être infidèles, ou les maris jaloux se résigneraient, le beau
temps n’allait pas durer. Il ne se laisserait pas leurrer, la pêche ne serait pas toujours aussi bonne, un jour il boirait la tasse. Pour l’heure il frétillait. Depuis qu’il avait posé cette
plaque de cuivre sur sa boîte à lettres ” DÉTECTIVE PRIVÉ- FILATURES EN TOUS GENRES” on sonnait plusieurs fois par semaine à sa porte. Il avait retiré cette plaque, mais on sonnait toujours et de
plus en plus souvent, même les dimanches. Surtout les dimanches. Il avait retiré la plaque pour protéger ses arrières (c’était plus prudent), et parce qu’il n’avait pas d’autorisation, pas de
licence, et qu’il n’en obtiendrait jamais. Il préférait qu’on le rémunère en numéraire, il voulait du liquide. Voué à nager dans la clandestinité sa revanche était ailleurs. Le personnage qu’il
s’était modelé s’auréolait d’un halo de mystère qui ne laissait pas indifférentes certaines jolies femmes, et la masse d’argent dont le niveau montait dans sa corbeille de linge sale lui
apportait un surcroît d’oxygène qui lui faisait bomber le torse, on lui trouvait du charme. Lui qui avait toujours été un peu à la traîne voilà qu’il faisait mouche plus souvent qu’à son tour, il
n’avait même plus besoin d’aller en boîte. Les femmes ne se laissaient pas toutes appâter, non, mais nombreuses étaient-elles à mordre à son hameçon. Il avait retiré la plaque, mais pas la
sonnette. Pourtant personne n’avait plus sonné depuis des semaines. Il ne s’en était pas aperçu. Le temps avait cessé de s’écouler depuis qu’une fée était apparue. C’était à cette fête dans la
péniche. Elle disait s’appeler Mélusine, elle était avec Triton, enfin c’est Triton qui l’avait amenée, ils n’étaient pas ensemble ça se voyait, tout le monde pouvait le voir, les autres femmes
aussi le voyaient. Avec Triton il fallait être prudent, jouer flou, c’était un fourbe, un fourbe et un sanguin, il ne fallait pas lui marcher sur les pieds. Le mieux était d’amorcer discrètement.
Mélusine elle, c’était une perle. Le monde était à elle, or elle n’avait pas envie de danser. Ce qu’il lui fallait avant tout, ce dont elle avait besoin, c’était une oreille qui l’écoute ou même
deux, et rien d’autre. Quelqu’un qui lui soit tout ouie.
Tandis qu’autour d’elle, on s’agglutinait comme des mouches dans la lumière, l’Ablette s’effaça dans l’ombre toute la soirée. Elle fut touchée par cette distance volontaire pleine de
retenue d’où scintillaient quelques sourires en demi-teintes. Plus tard, s’approchant de Triton il prononça quelques futilités noyées dans la musique (fut-ce à propos de ce bouton trop haut placé
sur son blazer et que d’un geste il effleura?) encore un sourire à peine esquissé, puis il disparut. C’était il y a presque un mois. Certain de l’avoir ferrée, l’Ablette n’eut plus qu’à
patienter, Mélusine serait à lui…
Elle est maintenant dans son lit, ondulante naïade, et plus rien n’a d’importance que le miroitement de ses grands yeux d’eau, alors on sonne. Encore un coup, puis encore et encore. Il faut
s’interrompre, reprendre pied sans perdre contenance attraper un vêtement et sans même avoir pu l’enfiler se précipiter vers la porte ouvrir excédé nu comme un ver (pourvu que ce ne soit pas
Triton).
- Monsieur Quinn? (Ce n’était pas Triton)
- Non.
- Vous n’êtes pas monsieur Quinn? monsieur Louis Quinn?
- Non.
(Non, l’Ablette n’était pas monsieur Quinn, Quinn c’était celui qui lui sous-louait ce studio, ce nom Quinn n’était pas vraiment accolé au sien sur la boîte à lettres. On pouvait lire dans un
coin Quinn, et Louis dans un autre, mais ce n’était pas Louis Quinn, il n’y avait pas de monsieur Louis Quinn.)
- Vous entendez, pas de monsieur Louis Quinn! Quinn n’habite plus ici, maintenant ici c’est chez moi, et mon nom c’est Louis (il avait sorti cela d’un trait sur le pallier en tenue d’Adam un
dimanche excédé à quatre heures de l’après-midi, l’habit à la main, et cependant l’autre était resté immobile et grave.)
- C’est à quel sujet?lui fit Louis.
- Vous êtes... mais excusez-moi, je vous dérange.
Prenant conscience de sa nudité L’Ablette referma la porte au nez de son visiteur et tout en se rhabillant il réalisa qu’il le connaissait. Il se souvenait de lui, il s’en souvenait très bien, et
c’était incroyable, De Fontaine ! le banquier qui avait fait saisir sa petite guinguette cinq ans plus tôt pour quelques traites impayées. Bien sûr cela semblait impossible, c’était à plusieurs
centaines de kilomètres et dans une autre vie et le type n’était pas habillé en banquier, il avait plutôt l’air d’un vieux barbeau un peu déjanté, mais c’était lui, c’était De Fontaine, ce
butor, il en était sûr qui sonnait derechef. Avant d’ouvrir il alla rassurer la fille, la faire patienter, c’était un client, rien de plus, un client important, un gros poisson, mais ça ne serait
pas long, il baisa le cou blanc, enfoui son visage dans la lourde chevelure et faillit un instant se laisser prendre dans ce filet soyeux, mais la sonnette insista.
- Vous êtes bien détective privé? Il dodelina de la tête (un peu médusé par cette résurgence inopinée, certain cependant de n’avoir pas été reconnu) et il le fit entrer dans la cuisine.
- Je suis monsieur De Fontaine, je viens de O... où ma fille Valérie-Anne doit se marier le 24 or elle a disparu depuis deux mois. Tout me porte à croire qu’elle est dans cette ville.
Pourriez-vous m’aider à la retrouver ? il faut faire vite, je paierai le prix qu’il faudra (il fit glisser une petite photo sur la table et une grosse liasse de billet. Une bien jolie demoiselle
pensa l’Ablette).
- Pourquoi vous adressez-vous à moi, comment avez-vous obtenu mes coordonnées?
-Devant la gare, j’ai rencontré un homme (guidé par la providence) à qui j’ai confié mon histoire et posé quelques questions, il m’a dit que si je voulais retrouver ma fille il me fallait sonner
chez vous. Un homme avec un grand cou et un chapeau à cordon tressé, vous le connaissez?
- C’est une de mes sources en effet, vous avez eu de la chance de tomber sur lui, à l’avenir ne parlez pas ainsi à n’importe qui. Avez-vous prévenu la police?
- Oui mais ma fille est majeure elle n’a pas été enlevée, ils ne feront rien.
- Elle est majeure, alors elle est libre. Peut-être n’a-t-elle plus envie de se marier, vous savez, ça arrive, elle doit savoir ce qu’elle fait. Pourquoi est-ce vous qui la recherchez et non pas
son “fiancé” ?
- Monsieur Quinn...
-Non Louis!
- Si vous voulez. Monsieur Louis, pouvez-vous me garantir votre discrétion?
-Vous pouvez me faire confiance, je suis une carpe.
- J’ai reçu cette lettre, postée d’ici, poste principale, le 18 à 14h17.
Chers Parents,
Ne vous inquiétez pas pour moi, je suis en bonne santé, je vais mieux que jamais. Mon point de vue n’étant pas pris en compte, ni ma parole entendue, partir fut une nécessité.
Il s’agit de ma vie, il est hors de question que j’épouse Jacques-Henry pour arranger vos affaires. Je n’aime pas cet homme, il ne m’aime pas non plus (peut-on aimer une femme qu’on achète?) je
comprends vos difficultés et ne souhaite pas votre ruine, mais nous ne sommes plus au Moyen-Âge, vous trouverez d’autres arrangements avec cette personne en échange de son silence.
S’il vous plaît, n’envoyez pas vos chiens sur mes traces, et ne tentez plus d’infléchir mes choix.
Votre fille
P.S. ne m’en voulez pas, merci pour cette enfance dorée.
- Si je comprends bien, vous êtes un fieffé salaud monsieur De Fontaine.
- Je n’ai pas le choix je suis pris à la gorge, il n’hésitera pas. Si ma fille m’abandonne, je coule.
- Racontez-moi tout, ce sera plus simple, qui est-il et que sait-il?
- J’étais ces dernières années à O..., directeur de L’Aven (une agence bancaire spécialisée dans le crédit à moyen terme aux particuliers), Jacques-Henry était mon adjoint, il a toujours plus ou
moins fait partie de la famille, Valérie-Anne et lui se connaissent depuis l’enfance. Il m’a remplacé à la banque lorsque j’ai pris ma retraite, il est au courant de certaines erreurs de gestion
que j’ai pu commettre (il voulait dire malversations, détournements de fonds, blanchiment d’argent sale, cela promettait de devenir juteux). Je ne l’aurais jamais cru capable d’une telle
bassesse, il possède certains documents compromettants et s’en sert comme moyen de pression pour m’obliger à convaincre Valérie-Anne de revenir vers lui...
- Vous êtes d’accord pour lui vendre votre fille?
- Ne dites pas cela, je ne lui vends pas ma fille, je sais bien qu’elle l’aime, ils ont eu quelques différents mais ce n’est pas bien grave, comprenez-moi, je suis sûr qu’ils sont faits l’un pour
l’autre, sinon je n’insisterais pas, c’est aussi pour elle que je me bats. Bien sûr Jacque-Henry est intraitable mais c’est aussi sa force, à présent il agit sous l’impulsion de la colère, il
n’accepte pas qu’elle lui résiste, mais quand elle sera sa femme elle ne sera pas malheureuse, il est amoureux d’elle et c’est un gagnant il lui assurera une vie confortable et digne.
- En lisant sa lettre, il me semble qu’elle aie d’autres valeurs.
- Elle est comme lui orgueilleuse et fière, mais je la connais elle le regrettera, aidez-moi à lui faire entendre raison avant qu’il ne soit trop tard.
- Je veux bien vous aider à la retrouver, c’est mon boulot, mais je ne vous garantis pas qu’elle changera d’avis. Si je la retrouve, je veux être certain qu’il ne lui sera fait aucune violence (-
je vous le promets) et qu’elle ne sera pas contrainte à accepter pour elle un choix qui ne serait pas le sien (-Vous avez ma parole). Je veux cinq mille francs d’appointements par semaine,
le premier mois payable d’avance - Nous commençons à parler le même langage monsieur Louis, je vous donnerai plus encore si vous la pouvez la convaincre de revenir.
- Enfin je veux tout connaître de votre fille, ses goûts, ses lectures, ses passions, ses loisirs, faites-moi la liste la plus détaillée possible, ses petits plaisirs, ses phobies, ses
craintes, ses aspirations, les musiques qu’elle écoute, les couleurs qu’elle porte, les ambiances qu’elle aime, tout ce qui peut vous passer par la tête, vous m’envoyez ça par la poste, et tenez,
voilà le numéro d’une boite vocale où je vous laisserai un message tous les trois jours. Je ne veux plus vous voir Monsieur De Fontaine, rentrez chez vous, si elle était ici, vous la feriez
fuir.
Le bruit des pas fatigués descendant l’escalier s’estompa progressivement. L’Ablette referma la porte et but un grand verre d’eau dans la cuisine avant d’aller rejoindre Mélusine. Il frétillait,
l’idée de gagner trois sous tout en jouissant de cette innocente petite vengeance le mis dans un état d’excitation tel que les voisins du dessous ne tardèrent pas à battre la mesure à grand coups
de balais contre les moulures de leur plafond. Quelques heures plus tard, quand elle se fut levée, Mélusine s’immobilisa devant la fenêtre, le regard figé entre les persiennes.
- Il est encore là, fit-elle, il ne t’a pas cru, il sait, il m’attend au coin de la rue.
- C’est ce salaud de Triton qui nous a donnés!
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