Agota Kristof est née en 1935 en Hongrie, à Csikvand. Elle arrive en Suisse en 1956, où elle travaille en
usine. Puis elle apprend le français et écrit pour le théâtre.
En 1987, elle devient célèbre avec son premier roman, Le Grand Cahier, qui reçoit le prix du livre Européen. Deux autres livres suivent,
La Preuve et Le Troisième Mensonge, une trilogie traduite en trente langues.
L'Analphabète est son premier récit autobiographique.
Je lis. C'est comme une maladie.
Je lis tout ce qui me tombe sous la main, sous les yeux : journaux, livres d'école,
affiches, bouts de papier trouvés dans la rue, recettes de cuisine, livres d'enfant. Tout ce qui est imprimé.
J'ai quatre ans. La guerre vient de commencer. Nous habitons à cette époque un petit village qui n'a pas de gare, pas
d'électricité, ni l'eau courante, ni le téléphone.
Mon père est le seul instituteur du village. Il enseigne à tous les degrés, du premier au sixième. Dans la même salle.
L'école n'est séparée de notre maison que par la cour de récréation, et ses fenêtres donnent sur le jardin potager de ma mère. Quand je grimpe à la dernière fenêtre de la grande salle, je
vois toute la classe, avec mon père devant, debout, écrivant au tableau noir.
La salle de mon père sent la craie, l'encre, le papier, le calme, le silence, la neige, même en été.
La grande cuisine de ma mère sent la bête tuée, la viande bouillie, le lait, la confiture,
le pain, le linge mouillé, le pipi du bébé, l'agitation, le bruit, la chaleur de l'été, même en hiver.
Quand le temps ne nous permet pas de jouer dehors, quand le bébé crie plus fort que d'habitude, quand mon frère et moi
faisons trop de bruit et trop de dégâts dans la cuisine, notre mère nous envoie chez notre père pour une « punition ».
Nous sortons de la maison. Mon frère s'arrête devant le hangar où
l'on range le bois de chauffage :
— Je préfère rester ici, je
vais couper du petit bois.
— Oui, mère sera
contente.
Je traverse la cour,
j'entre dans la grande salle, je m'arrête près de la porte, je baisse les yeux. Mon père dit :
—Approche
Je m'approche. Je lui dis dans l'oreille :
— Punie... Ma mère...
— Rien d'autre ?
Il me demande « rien d'autre ? » parce que, parfois il y a un billet de ma mère que je dois
donner sans rien dire, ou bien il y a un mot à prononcer : «médecin» , « urgence », et parfois seulement un chiffre : 38 ou 40. Tout ça à cause
du bébé qui a tout le temps des maladies d'enfance.
Je
dis à mon père :
— Non, rien
d'autre.
Il me donne un livre avec des images
:
— Va t'asseoir.
Je vais
au fond de la classe, là où il y a toujours des places vides derrière les plus grands.
C'est ainsi que, très jeune, sans m'en apercevoir et tout à fait par hasard, j'attrape la maladie inguérissable de la lecture.
Agota KRISTOF - L'Analphabète
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