Texte issu d'un jeu auquel j'ai participé il y a déjà quelque temps sur un atelier en ligne, la consigne était d'écrire une histoire contenant les 12
mots suivants :
Sous un ciel somptueusement tourmenté de décembre en Corse encore ensoleillée, nous jouions tous deux à cache-cache avec nous-mêmes et je tentais,
pour nier l’évidence de ce prochain fiasco, de la prendre en photo à l’improviste au moment où le vent arracherait son chapeau et où peut-être, elle rirait. Cela se passait tout près du Lion de Roccapina, un rocher un peu à l’ouest de Bonifacio qui ne ressemble pas du tout à un lion, ni même à un sphinx
comme certains peuvent le suggérer, mais plutôt à un gros chat tranquille. Quand soudain un détail sur l’écran de l’appareil numérique capta mon attention. La photo n’était pas très réussie, mal
cadrée, les fleurs de son chapeau paraissaient fanées, ses cheveux voilaient son regard et son sourire était tellement triste … Mais surtout, il y avait cette petite forme blanchâtre légèrement oblongue en haut de l’image, vers la droite, un truc bizarre que
l’agrandisseur ne me permettait pas d’identifier. C’était trop loin, on ne pouvait pas bien voir.
Comme elle préférait remonter vers l’auto, se mettre à l’abri pour écouter là-bas si j’y suis à la radio, je lui confiais l’appareil le temps d'escalader les rochers jusqu’à cet objet insolite.
Pourquoi ? Au juste, je n’en savais rien, une intuition stupide, la poursuite d’un rêve, ou le subterfuge pour fuir la tension entre nous, de focaliser mes pensées sur quelque chose
d’insignifiant, la peur sans doute d’affronter l’inévitable. Les dés étaient pourtant jetés, objectivement j’étais déjà seul et nulle part, et c’était quoi ce jeu ? et ce machin vers lequel je courrais,
c’était quoi? Une merdouille ! Voilà ce que c’était ! Un vulgaire Cubitainer en plastique abandonné par un beauf un jour à la pêche aux oursins. Je n’allais pas
lui ramener ça ! d'un autre côté, je ne pouvais pas non plus, ayant vu ce truc, le laisser là, c’était trop laid, trop dégueulasse et ça n’avait rien à faire dans ce paysage sublime. Et moi qui
j'étais ? Et qu’est-ce que je foutais là bordel ? Et c’est quoi ce pays hostile où l’on sait mieux se taire que parler, où il est plus facile de mourir que d’aimer? Tant pis, j’aurais l’air d’un con ! Je ramassais ce déchet avec à son égard une sorte de compassion fraternelle et je la rejoignis, maussade malgré
tout. J’attendis la fin de l’émission avant d’ouvrir la portière et de m’asseoir près d’elle.
Et, tout à coup, surprise ! En dévissant le bouchon, je trouvais un parchemin à l’intérieur de ce bidon. Là bien sûr, vous êtes en droit de vous poser des questions, mais vous voudrez bien admettre que si j’avais inventé cette histoire juste pour
avoir quelque chose d'original à raconter, j’aurais plutôt choisi une bouteille en verre, j’aurais placé ce parchemin dans une fiole, dans une amphore ou mieux encore, dans un coffre aux
lourdes ferrures comme on en trouve dans les légendes de pirates écrites à la chandelle au siècle des cuculles par de funestes damoiseaux. D’ailleurs, ignorant le latin, ce n’est pas un parchemin
rédigé à coup sûr dans cette langue hermétique que j’aurais trouvé, mais un manuscrit, n’importe quel feuillet m’aurait amplement suffit ! Or c’était bel et bien un antique parchemin et il se lovait sur lui-même dans un authentique cubitainer en plastique. Avec cette grande curiosité qui me caractérise depuis l'enfance et une petite branche d’olivier ramassée un peu plus tôt sur la route vers
Pianotolli-Caldarello, je l’extrayais délicatement et fort heureusement pour moi et pour vous, ô joie ! il n’était pas écrit en latin. Je commençais à lire, assis à côté d’elle, mais elle démarra
plein gaz et sans écouter, elle dit combien elle était attachée elle-même au recyclage des vieux matériaux. Un jour, pour apprendre à faire un bon compost, ce qui pour tout écolo est une vraie
panacée, elle était allée jusqu’à faire un stage à la communauté de l’Arche où, ajouta-t-elle, elle s’était également initiée à l’origami. – Tu connais ? Ce n’était pas mon truc, je n’avais jamais fait de cocotte en papier, d'ailleurs les métiers de l’administration ne m’intéressaient pas mais,
- Oui, répondis-je, c’est très chouette ! Deux vaches et leurs veaux traversaient la route nous forçant à ralentir le temps d’une photo. Un peu plus loin je déroulais le parchemin et
recommençais à lire, pour moi seul cette fois.
Le vingt sept novembre de l’an quarante mille avant Jésus Christ. Moi Noé , vigneron de mon état et grand amiral de vaisseau par la grâce de dieu, philosophe clairvoyant de réputation internationale pour les siècles des siècles et seul
maître à bord de ce rafiot affrété par Lui sous pavillon panaméen pour la sauvegarde de Sa création, Ce jour d’hui, alors que la tempête se calme et qu’un héron cendré porte en son bec une branchette d’olivier, preuve irréfutable que la vie est coriace, force m’est
de constater que la partie est perdue. Le temps est clair et le bateau sombre. La faute est à la promiscuité par laquelle se sont mêlés virus et bactéries. Toutes petites bestioles crées par dieu dans sa mansuétude et qui ont diligemment
proliféré dans l’entrepont, tant peste que typhus, rage et scarlatine . Les animaux malades tous fols étant devenus, les lapines ont creusé terriers en bois de cale et les pingouines viré de bord
leurs compagnons transis. Le vaisseau coule. Tous les gnous sont dans la mâture. Nous gîtons par tribord et bientôt sera fini le grand œuvre, point ne reverrons les côteaux fleuris, le vin ne sera plus tiré ! Amen.
Ainsi, Noé avait échoué, l'humanité n'avait pas survécu, et nous vivions un rêve.
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