Samedi 6 octobre 2007
Après quelques temps de pratique et beaucoup de plaisir en atelier d'écriture, j'ai voulu tester l'hypothèse selon laquelle plus de contraintes généraient plus de créativité. J'ai choisi 5 contraintes parmis une centaine proposées par un atelier en ligne:

1 - Choisir une onomatopée et écrire un texte qui la fasse intervenir au moins deux fois

2 - Ecrire un dialogue qui rende la vie à des mots risquant de tomber dans l’oubli (d’après 100 mots à sauver de Bernard Pivot)

3 -Intégrer les 20 mots suivants: Morfondre - Port - Botte - Relation - Rauque - Enferrer - Epinette - Dérogatoire Sixièmement - Confiseur - Essor- Avisé - Nul - Tranchant - Défier - Mouvoir Déboulonnage - Siffloter- Desservir – Crapuleux.

4 - Choisir une chanson qui ferait partie de la bande originale de votre histoire.

5- Excipit : Le texte doit se terminer par la phrase suivante : « J’ai laissé le Pacifique derrière moi, là, sur le quai, juste en dessous d’un papier de bonbon »
  Entrechaux---020.jpg

Une partie de pêche et un noyau.


C’est un matin d’hiver blafard, les couleurs de l’aube estompent peu à peu les dentelles de givre sur la vitre, un temps à s’ennuyer ferme, à se morfondre dans sa flaccide sénescence.
- Allez debout, c’est l’heure ! Habille-toi, mets tes bottes, je t’emmène à la pêche.
- Là, tout de suite comme ça, sans déjeuner ?
- Oui, le ventre vide et l’esprit clair, c’est parfait, la faim aiguisera tes sens et réveillera ta lucidité.
- Tu veux encore m’amener à la pêche aux mots, c’est ça, t’en as pas assez ?
- Il nous en manque quelques uns pour finir ce bouquin.
- Mais il y en a partout des mots ! On peut plus poser les yeux nulle part sans en voir un paquet, un tas, un wagon. Ils sont des milliers, des myriades et des kyrielles à frétiller, agglutinés les uns aux autres, empilés dans les placards, amassés sur les étagères, grouillants sur le bureau, cachés sous ton lit ; ils tapissent les murs ; pendent au plafond ; en voilà des qui se faufilent sous la porte. Partout, je te dis, et prêts, pour être choisis, à se mouvoir quand leurs fonctions mêmes les en empêcheraient ; prêts à te tomber dessus, à envahir la plus infime parcelle d’un presque rien qui serait déjà quelque chose. Ils sont à l’affût, et toi t’en veux encore. Tu me fatigues !
- Tous ces mots sont usés, vieux ! Ils sont poussiéreux et fades, on les connaît, c’est pas avec eux qu’on va séduire ta muse, tu sais comme elle est capricieuse. Il lui faut des mots puissants et magiques, des vocables sauvages et hirsutes, des barbarismes élégants, des mots qui l’amusent, des mots qui aient de l’âme et du corps, juteux et colorés comme des bigarreaux, des mots doux aussi, veloutés, délicats, pareils à ses épaules nues, des mots comme des alizés qui la caressent, des mots inutiles qui rutilent et qui fusent, qui roulent dans d’étranges sonorités, qui tanguent sur un fil tendu et trouvent l’équilibre en inversant leur sens, des mots qui jaillissent, qui s’élancent, voltigent et voyagent.
- Moi j’irais avec un harpon, une foène. Luné comme je suis, je crois bien que je vais pêcher du gros. En plus, avec cette chanson que j’ai dans la tête depuis deux jours, pour faire dans le genre soyeux, ça va être coton!
- Une chanson ?
- Ce truc de Brassens, tu sais, La ronde des jurons (il chante) :
Quelle pitié !
Les charretiers
Ont un langage châtié !
Les harengères
Et les mégères
Ne parlent plus à la légère !
Le vieux catéchisme poissard,
N’a guèr’ plus cours chez les hussards…
Ils ont vécu, de profondis,
Les joyeux jurons de jadis.
Tous les morbleus, tous les ventrebleus,
Les sacrebleus et les cornegidouilles,
Ainsi, parbleu, que les jarnibleus
Et les palsambleus
Tous les cristis, les ventres saint-gris,
Les par ma barbe et les noms d'une pipe,
Ainsi, pardi, que les sapristis
Et les sacristis,
Sans oublier les jarnicotons,
Les scrogneugneus et les bigre' et les bougre'…

- Ok, tu me laisses me dépatouiller avec les mots, tu prends ta musette, une épuisette, tu t’occuperas des accessoires (les points, virgules, parenthèses et autres guillemets), tu tâcheras de ramasser un maximum de toutes ces petites carabistouilles indispensables dont on n’a jamais assez.
- Tu vas pas me faire ça! On s’en tamponne des points d’exclamations et tutti quanti!!
- T’as tort Totor ! A t’enferrer comme ça dans cette idée de déboulonner les règles, tu vas encore défier un chef d’atelier avisé, tatillon, pointilleux, qui va te remonter les bretelles.
- Mais ma muse elle, elle s’en fout des points et des virgules, le vers est libre !
- Tu crois ça, mais tu te trompes, elles aiment bien les petites marques d’attention, les muses.
- Ecoute, je veux bien pêcher pour elle des articles et des conjonctions, à la rigueur quelques points, quelques virgules, mais les deux-points et les points-virgules, non ! C’est trop laid, on s’en sert jamais, on va pas se mettre à faire des énumérations, t’imagines : cinquièmement, deux-points : Les saperlott's, les cré nom de nom, point-virgule ; sixièmement, deux-points : Les peste, et pouah, diantre, fichtre et foutre , point-virgule ; septièmement, deux-points : Tous les Bon Dieu, tous les vertudieux, tonnerr' de Brest et saperlipopette. Quel blasphème! triturer ainsi les mots du Maître, j’ai honte ! c’est vraiment trop nul.
- Prends ta musette on y va !
Au passage il se remplit les poches de diverses friandises achetées par internet à un confiseur Belge et dont le carton jaune et rouge ouvert, baille sur la table basse.
Dehors, l’air est vif. Sous une mince pellicule de gelée poudreuse et scintillante, les champs lexicaux uniformément blancs s’étendent à l’infini.
- Tu ne vas pas balancer tes papiers dans la nature ! Dis donc (il est vraiment loin le temps de la macrobiotique), tu as lu un peu avec quoi tu te régales ? :
- fructose, glucose, carbonate de calcium, glutamate de potassium, et ester éthylique d’acide phydroxybenzoate de propyl. Fameux ! quand il faudra faire un logo-rallye avec ceux-là, je te souhaite vivement d’avoir pêché quelques articles dérogatoires.
- Je vois pas où tu veux en venir. Tu me fais sortir dans la froidure à cette heure-là pour pêcher des mots ! Pourquoi pas courir après les coquecigrues et les calembredaines ? La dernière fois, pour un poème en relation avec la nature, il s’agissait de cueillir tout un herbier de termes botaniques, de la potentille des montagnes, au cresson des fontaines ! Pour un peu on embarquait l’arbre athée, le baobab du Sénégal, l’if de Kipling, et les épinettes du Canada. Résultat, quand j’ai voulu ressortir le saxifrage d’entre les pages du Larousse où il séchait, je suis tombé sur un saxo, et me suis coltiné Coltrane toute la nuit dans un satané spleen.
Il essaye vaguement de siffloter ‘Nancy’, mais il faut bien dire ce qui est, il n’est pas très doué (ce qu’il justifie du prétexte crapuleux qu’un bonbon acidulé dont le bord est devenu tranchant, lui entame la langue). Le vent s’est levé. Au bout de la jetée, le phare envoie toutes les quarante-cinq secondes un éclair blanc dans le ciel gris ; des goélands argentés se disputent l’espace, leurs cris rauques lacèrent le silence que réverbèrent encore les eaux profondes du vieux port.
Un bruit de ventouse accompagne à présent chacun de ses pas, schlurp, schlurp, on pourrait le croire à l’étale de basse mer cherchant des coques et des palourdes dans la vasière, schlurp, schlurp. Il n’en est rien, schlurp ! C’est un raccourci qui lui permet d’éviter la ville et mène dans l’avant-port au ponton où est amarré le Snark, un voilier d’autrefois au vieux gréement aurique. Splendide. Bien sûr, la boue qui pénètre ses bottes risque un peu plus tard de le desservir, surtout par son odeur putride, mais passons sur ce détail.
- Alors, tu regrettes toujours de t’être levé à l’aube ? Tu vois, avec ce bateau-là, le 23 avril 1907, Jack London quittait San Fransisco pour dix ans de bourlingue sur le Pacifique, les îles Salomon, les îles Hawaii, les Marquises, Tahiti, Bora Bora, les Samoa, les Fidji, les Nouvelles Hébrides et Sydney. Il est à vendre. Tu finis ton roman, tu trouves un éditeur qui y croit, qui te permette de prendre ton essor en tant qu’écrivain, et dès que tu as assez de fric, tu l’achètes et tu te casses. snark.jpg

- Il doit coûter bonbon !
- Ne crois pas ça, l’actuel propriétaire est une sorte de fou, il ne le vend pas pour l’argent, mais parce qu’il veut que le bateau reprenne sa route avec à son bord un vagabond céleste qui soit partant pour l’aventure.
Il ne te le donnera quand même pas, faudra que tu le mérites, qu’il soit sûr que cela compte pour toi plus que n’importe quoi.
- Alors ? on rentre et tu te mets à écrire  pour de bon ?                                                               Le Snark
- On rentre !
Dans son exaltation, il se remet à chanter, on le voit traverser les champs lexicaux à grands pas. Sa musette est pleine à craquer, ses poches débordent de mots nouveaux. Arrivé dans sa maison il déverse son trésor sur la page blanche où tous ces mots soudain exultent ; les trémas frémissent, les points jubilent et les virgules s’apostrophent entre les lignes, mais quand il cherche parmi tous ses mots ceux qui lui tiennent le plus à cœur, il trouve le bateau blanc bien sûr, avec son génois, ses trinquettes, son odeur de vieux bois, et toute cette histoire passée, mais il lui manque un mot, qu’il a laissé tomber en route, il sait où, il s'en souvient.
- C’est au retour, dans le port, je me suis assis sur un banc pour nettoyer la boue qui collait à mes bottes, et j'ai laissé le Pacifique derrière moi, là, sur le quai, juste en dessous d'un papier de bonbon.

lecray10.jpg © Philippe André  (crayon aquarelle)

Les Paroles de la chanson

Par Philippe
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Créer un Blog

Derniers Commentaires

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés