Mardi 26 août 2008 2 26 /08 /Août /2008 10:15



La rencontre du “Petit Prince”, texte écrit à la manière de  Louis Ferdinand Céline
(avec clin d’œil aux exercices de style de Queneau)
 
Sorte de Voyage




Voilà comment ça a débuté. Je n’avais jamais rien demandé à personne. Un jour, on est venu me chercher, fallait partir.
- Où ça? que j’ai dit. Combattre le mal qu’ils m’ont répondu.
Moi  qu’avais d’autres chats à fouetter, j’aurais préféré rester tranquille à la maison, suivre ça de loin, sur mon vieux poste. Seulement voilà, depuis quelque temps, on était tous américains, et c’était nous les bons, puisqu’on savait que Dieu est blanc et que tous ceux qui ne seraient pas d’accord avec ça, n’étaient que de sales crevures de terroristes qu’il faudrait bien éliminer pour que notre belle mondialisation s’installe dans l’harmonie. Alors, pour la gloire du Saint Dollar et du Caca Rente, on était tous partis comme un seul homme, et moi aussi. Et j’étais là depuis huit jours, comme un seul homme, au milieu du désert à garder un vieux coucou en panne qui ne volerait peut-être plus jamais. Ca flambait de tous les cotés. Une drôle de fête que ça faisait tous ces villages qui brûlaient à l’horizon. De temps en temps, une méchante flamme s’élevait pour lécher le gros nuage noir qui allait bien finir par bouffer le soleil. Chaque puits de pétrole avait reçu son petit missile, tout ce qui avait été construit par les hommes avait retrouvé son état de poussière initial... C’en était fini de Bagdad, les mille et une nuits avaient fusionné, le mauvais génie allait bientôt rentrer dans sa lanterne. Il n’y avait plus âme qui vive à plus de mille milles à la ronde... Alors, vous imaginez ma surprise quand une drôle de petite voix me fit comme ça :
 - S’il te plaît M’sieur, dessine- moi un bouton.
- Hein?  - Quoi? J’enlevais mon masque à gaz et j’écarquillais les yeux. Je n’avais pas la berlue. C’était un sale gosse efflanqué, dans une vilaine djellaba sans couleur et toute rapiécée.
- S’il te plaît M’sieur, dessine- moi un bouton.
Un pauvre môme de l’embargo que c’était, et tellement habitué à la misère qu’il n'avait jamais dû voir la moindre pièce de monnaie. Il mendiait, non pas pour manger comme vous et moi, il avait oublié sans doute depuis longtemps ce que cela signifiait, non, il mendiait pour du rêve. C’est tellement fantastique pour ces crève-la-faim  tout ce qui vient de notre beau monde civilisé, qu’un simple bouton de culotte de chez nous acquiert à leurs yeux une valeur considérable.  Tu leur dessines un bouton et ça leur fait du rêve dans leur petite vie de rien, ils s’imaginent en avoir un vrai, peut-être même plusieurs alignés sur un pardessus. Peut-être même qu’ils se voient habillés comme vous et moi, montant Porte Champerret dans un autobus parisien pour vivre une vraie vie d’être humain.


©Philippe André 03/03








 







                             De nouveau, la rencontre du “Petit Prince”
à la manière cette fois de G. Perec ( Les Choses)
avec des clins d'oeil à Queneau et à d'autres.






Projectif    

Cela se passerait sur la terre des hommes, mais tous et tout, ou presque, aurait disparu. Les villes et les citadelles ne seraient plus, ni les banlieues ni les villages, ni les boulevards ni les rues. Les hommes non plus ne seraient plus. Les businessmen seraient partis compter les étoiles, entraînant avec eux, les rois et les ministres, les repus, les affamés, les sobres et les buveurs, les géomètres et les chasseurs, les allumeurs de réverbères, les renards et les ratons laveurs.
Il n’y aurait plus personne et plus rien. Ni guinguette au bord de l’eau, ni tilleuls verts sur la promenade. Tout se serait évanoui, envolé dans la nuit. Tout aurait disparu, sauf un avion, un avion un peu endommagé, un pauvre avion sans ailes et son pilote halluciné. La réverbération du soleil sur cet avion tombé du ciel, ferait comme une tache de lumière dans ce désert intemporel où se seraient enfin vidés tous les sabliers sans cesse renversés depuis l’éternité. L’homme, absorbé par une réparation difficile qu’il s’apprêterait à réussir seul, émettrait sans le savoir, ou feignant l’ignorer, une lumière plus vive encore, quoique invisible pour les yeux. Plutôt grand, les cheveux poissés de sueur et de cambouis, les ongles noirs, ce serait un homme un peu triste qui aurait gardé de l’enfance un rêve encore inachevé (celui d’un monde où les valeurs du cœur seraient mises en avant et serviraient de lois). Ses vêtements, de conception moderne, bien que coupés sur mesure ne seraient pas adaptés à la situation ni au climat qu’il affronterait ici, la tête nue, mal protégé, exposé depuis plusieurs jours au rayonnement meurtrier d’un soleil implacable. Il souffrirait d’insolation, sur sa peau par endroits se formeraient des cloques. Dans la poche arrière de son pantalon de serge bleue, il garderait comme un talisman protecteur, ou plutôt comme un gage de fidélité à l’innocence originelle, un dessin qu’il aurait fait quand il avait six ans. De temps à autre, l’homme suspendrait sa tâche, et s’asseyant dans l’ombre étroite de la carlingue, déplierait ce souvenir désuet. Le papier maculé d’empreintes serait écorné et jauni, le dessin serait presque effacé.
Ce serait le dessin d’un chapeau, auquel il manquerait quelque cordon tressé ou peut-être un ruban. Les yeux embués de nostalgie, il s’abîmerait longuement dans une méditation contemplative à la recherche d’un lien entre cette trace laissée par lui-même de sa main d’enfant et l’homme que cet enfant serait devenu (celui du moins qu’il s’imaginerait être), comme si l’enfance en engendrant cet homme eût su d’avance quelle serait la destinée de celui-ci, et lui eût adressé un message codé qu’il lui faudrait à présent décrypter pour devenir complet.
Parlant seul en gesticulant dans le désert, il chercherait longtemps.
Trouverait-il à force de fatigue et de fièvre, l’espace en lui où survivrait intacte son enfance lointaine, il entendrait alors une drôle de petite voix lui dire que ce dessin d’un chapeau, aurait dû (comme l’aurait fait un rêve prémonitoire) le mettre en garde de ne jamais s’aventurer dans le désert sans en avoir un sur la tête. Hélas, ayant toute sa vie, avec ou sans ruban, détesté les chapeaux, il n’en aurait pas l’ombre d’un.
Cependant, le soleil là-haut continuerait comme à dessein son œuvre machinale.


©Philippe André 03/03


Georges Pérec et Raymond Queneau sont les fondateurs de
l'Oulipo (OUvroir de Littérature Potentiel) et inventeurs des ateliers d'écriture. www.oulipo.net


Par Philippe
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Mercredi 20 août 2008 3 20 /08 /Août /2008 18:27
Texte issu d'un jeu auquel j'ai participé il y a déjà quelque temps sur un atelier en ligne, la consigne était d'écrire une histoire contenant les 12 mots suivants :

chapeau, gnou, cocotte, panacée, scarlatine, sphinx, damoiseau, gaz, cuculle,
hostile, clairvoyant, lapine.



L'ARCHE

Sous un ciel somptueusement tourmenté de décembre en Corse encore ensoleillée, nous jouions tous deux à cache-cache avec nous-mêmes et je tentais, pour nier l’évidence de ce prochain fiasco, de la prendre en photo à l’improviste au moment où le vent arracherait son chapeau et où peut-être, elle rirait.
Cela se passait tout près du Lion de Roccapina, un rocher un peu à l’ouest de Bonifacio qui ne ressemble pas du tout à un lion, ni même à un sphinx comme certains peuvent le suggérer, mais plutôt à un gros chat tranquille. Quand soudain un détail sur l’écran de l’appareil numérique capta mon attention. La photo n’était pas très réussie, mal cadrée, les fleurs de son chapeau paraissaient fanées, ses cheveux voilaient son regard et son sourire était tellement triste …
 Mais surtout, il y avait cette petite forme blanchâtre légèrement oblongue en haut de l’image, vers la droite, un truc bizarre que l’agrandisseur ne me permettait pas d’identifier. C’était trop loin, on ne pouvait pas bien voir.
Comme elle préférait remonter vers l’auto, se mettre à l’abri pour écouter là-bas si j’y suis à la radio, je lui confiais l’appareil le temps d'escalader les rochers jusqu’à cet objet insolite. Pourquoi ? Au juste, je n’en savais rien, une intuition stupide, la poursuite d’un rêve, ou le subterfuge pour fuir la tension entre nous, de focaliser mes pensées sur quelque chose d’insignifiant, la peur sans doute d’affronter l’inévitable.

Les dés étaient pourtant jetés, objectivement j’étais déjà seul et nulle part, et c’était quoi ce jeu ? et ce machin vers lequel je courrais, c’était quoi?
Une merdouille ! Voilà ce que c’était ! Un vulgaire Cubitainer en plastique abandonné par un beauf un jour à la pêche aux oursins. Je n’allais pas lui ramener ça ! d'un autre côté, je ne pouvais pas non plus, ayant vu ce truc, le laisser là, c’était trop laid, trop dégueulasse et ça n’avait rien à faire dans ce paysage sublime. Et moi qui j'étais ? Et qu’est-ce que je foutais là bordel ? Et c’est quoi ce pays hostile où l’on sait mieux se taire que parler, où il est plus facile de mourir que d’aimer?
Tant pis, j’aurais l’air d’un con ! Je ramassais ce déchet avec à son égard une sorte de compassion fraternelle et je la rejoignis, maussade malgré tout.
J’attendis la fin de l’émission avant d’ouvrir la portière et de m’asseoir près d’elle.
Et, tout à coup, surprise ! En dévissant le bouchon, je trouvais un parchemin à l’intérieur de ce bidon.

Là bien sûr, vous êtes en droit de vous poser des questions, mais vous voudrez bien admettre que si j’avais inventé cette histoire juste pour avoir  quelque chose d'original à raconter, j’aurais plutôt choisi une bouteille en verre, j’aurais placé ce parchemin dans une fiole, dans une amphore ou mieux encore, dans un coffre aux lourdes ferrures comme on en trouve dans les légendes de pirates écrites à la chandelle au siècle des cuculles par de funestes damoiseaux. D’ailleurs, ignorant le latin, ce n’est pas un parchemin rédigé à coup sûr dans cette langue hermétique que j’aurais trouvé, mais un manuscrit, n’importe quel feuillet m’aurait amplement suffit !
Or c’était bel et bien un antique parchemin et il se lovait sur lui-même dans un authentique cubitainer en plastique.
Avec cette grande curiosité qui me caractérise depuis l'enfance et une petite branche d’olivier ramassée un peu plus tôt sur la route vers Pianotolli-Caldarello, je l’extrayais délicatement et fort heureusement pour moi et pour vous, ô joie ! il n’était pas écrit en latin. Je commençais à lire, assis à côté d’elle, mais elle démarra plein gaz et sans écouter, elle dit combien elle était attachée elle-même au recyclage des vieux matériaux. Un jour, pour apprendre à faire un bon compost, ce qui pour tout écolo est une vraie panacée, elle était allée jusqu’à faire un stage à la communauté de l’Arche où, ajouta-t-elle, elle s’était également initiée à l’origami.
– Tu connais ?
Ce n’était pas mon truc, je n’avais jamais fait de cocotte en papier, d'ailleurs les métiers de l’administration ne m’intéressaient pas mais,
- Oui, répondis-je, c’est très chouette !

Deux vaches et leurs veaux traversaient la route nous forçant à ralentir le temps d’une photo. Un peu plus loin je déroulais le parchemin et recommençais à lire, pour moi seul cette fois.



Le vingt sept novembre de l’an quarante mille avant Jésus Christ.
Moi Noé ,
vigneron de mon état et grand amiral de vaisseau par la grâce de dieu, philosophe clairvoyant de réputation internationale pour les siècles des siècles et seul maître à bord de ce rafiot affrété par Lui sous pavillon panaméen pour la sauvegarde de Sa création,
Ce jour d’hui, alors que la tempête se calme et qu’un héron cendré porte en son bec une branchette d’olivier, preuve irréfutable que la vie est coriace, force m’est de constater que la partie est perdue.
Le temps est clair et le bateau sombre.
La faute est à la promiscuité par laquelle se sont mêlés virus et bactéries. Toutes petites bestioles crées par dieu dans sa mansuétude et qui ont diligemment proliféré dans l’entrepont, tant peste que typhus, rage et scarlatine . Les animaux malades tous fols étant devenus, les lapines ont creusé terriers en bois de cale et les pingouines viré de bord leurs compagnons transis. Le vaisseau coule. Tous les gnous sont dans la mâture.
Nous gîtons par tribord et bientôt sera fini le grand œuvre, point ne reverrons les côteaux fleuris, le vin ne sera plus tiré ! Amen.

Ainsi, Noé avait échoué, l'humanité n'avait pas survécu, et nous vivions un rêve.
Par Philippe
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Dimanche 17 août 2008 7 17 /08 /Août /2008 12:44

 

A qui prétend visiter G
Il est un passage obligé
Un rite à ne pas négliger
Et qui ne peut qu'encourager
Les portes du divin verger
A s'ouvrir au bel étranger
Qui entrera sans outrager
La sentinelle du point G

Léger comme un coquelicot
Près de la source où elle pousse
En écartant du bout des doigts
Tout doucement la jolie mousse
Tout comme on ouvre un abricot
Cueillez cette fraise des bois
Entre vos lèvres qu'éclabousse
Le ruisselet du tendre émoi.
Par Philippe
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Mercredi 14 mai 2008 3 14 /05 /Mai /2008 12:00

Un tautogramme, c'est un texte dont chacun des mots commence par la même lettre. En voici quelques-uns.

photo Robert Doisneau (le plus surprennant c'est le peintre)



Valse viennoise


Vous, Vincent Verdurin, violoncelliste virtuose, vous voilà, vagabondant vendredi vingt, vers Vienne.
Vous veniez voir valser vos voisins, vignerons veinards vieillissants.
Valéry, vrai vicomte (vulgaire vieux voyou vicelard, velours vieillot, visage vérolé, vaisseaux violacés, verticalité vacillante), vantard.
Virginie, vicomtesse volage voire vénale (vamp vénusienne voluptueuse, visiblement vitaminée, vulve veloutée, vaginale).
Vous vouliez vérifier votre vigueur virile, votre viagra vasodilatait votre vil vit. Votre volubilité voila votre vague vigilance.
Vilain virage verglacé...
Votre vieux vélo violet voilé vrilla, vous vous vites voler, vaincu, victime vulnérable. Vous vadrouilliez, vitupérant vertement votre vain véhicule, vomissant votre voyage, votre valise vietnamienne verte valdingua vertigineusement vers Valparaiso.
Voyons voir...

Victoire ! votre valeureux vieux violoncelle vivait.



***

Trente trois tours

Tina Turner taraudait tes tympans, Tony, ton toxico tatoué tardait, trimant très tard, trafiquant toujours, trois tarpés trois thunes.
Tu tiras ton tutu troué, te titiller tristement te tortura. Tu tremblais, toussais, ton trouble te travaillait, ta téquilla tordait tes tripes.
Tu tapotas ton téléphone, tortillant tes tifs, tous tes textos trahissaient ta trouille.
Te tromperais-tu ?
Tout tournait. Tony, toi, ton tandem trop tourmenté. Toi, tapinant, tigresse thaïlandaise tarifée. Ton taudis tagué. Tamara ta taulière tzigane tyrannique. Tony toujours torché, trichait, tutoyant ta timide tante Thérésa transfigurée. Tony tringlait tante Thérésa ? Tony, tabassait Toutou, ton teckel. Tony, te tabassait toi. Tony, taquinait Tamara, ta taulière. Tamara, tripotait Tony. Tony tirait Tamara ? Tu tressaillis.
Tina Turner taraudait tes tympans. Tout tournait.
Tu transpirais, tes tétons tendus transperçaient ton ticheurte trempé transparent.
Tony, ténébreux, taciturne, te toisait terriblement.
Tu te tus. Tu tua Tony. Ton trente trois tours tournait toujours, Tina Turner terminant Tonight taraudait tes tympans.

***

entre Elysée et Eurodisney


Erotomanie éclectique

Écrire était encore envisageable

Eve et Elvis euphoriques, écoutaient Enzo Enzo et, éperdument épris, espéraient encore être ensemble en été et errer en étudiant Esope en Espagnol et en espadrilles.

Eve, élève éveillée élevée en Ecosse, était étonnante.
Elégante écuyère, élancée, esthète, égérie éplorée, égratignée, écorchée, éternelle enfant émue, effacée, épilée. Ensuite Eve évolua, extrêmement exaltée et extraordinairement expressive, elle était éblouissante, exquise.


Elvis, Est-Estonien en exil et en ensemble écru, était étudiant en écologie environnementale, existentialiste enthousiaste engagé et écrivain exégète et économe.

Eve éthérée, en état éthylique, entra en étrange église entrouverte entre Elysée et Eurodisney…. Expérience extraordinaire ! Eve était éblouie, émerveillée, elle entendait Enrique Esteban, éloquent ecclésiastique équatorien, élucubrer en espéranto. Enrique Esteban, extrémiste épiscopal et éventuellement exhibitionniste, estampillé épicurien égrillard, était exubérant et, estimait-elle, être évêque évangéliste et échangiste encagoulé est exceptionnellement érotique ! elle en était estomaquée, enfiévrée, émoustillée, enamourée, elle exultait … étreinte extraconjugale étourdissante et empressée, enfilage expéditif, Enrique Esteban enflammé, excessivement excité éjacula en entrant en elle. Explosion extramuros, étalon étalé, éternité éteinte, élan écrasé, esbroufe éhontée. Evènement explicitement exaspérant, elle en était écartelée, elle enrageait.
- Enfoiré !

Elle était enceinte évidemment…

Et Elvis ?

Elvis endormi écoutait encore Enzo Enzo



***
Par Philippe
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Dimanche 4 mai 2008 7 04 /05 /Mai /2008 13:40



Sortir prendre l'air (Road movie aquatique)

J’ai eu envie de dire stop.
Parce que j’avais perdu toute notion du temps depuis que j’avais acheté cet ordinateur et il filait de plus en plus vite, il me fallait reprendre contact avec la réalité.
Ecrire a toujours été un plaisir, et vous lire aussi mais mon corps et mon cœur avaient besoin d’autre chose. Je m’étais fait pomper l’énergie par une relation virtuelle fantomatique pendant plusieurs mois et je réalisai qu’un an était presque passé sans qu’aucune présence féminine ne vienne bouleverser ma maison, ou peut-être était-ce l’évidence du printemps qui me poussait vers des rencontres moins virtuelles ?
Je ne sais pas, mais il n’était plus question pour moi de rester ici, avec pour seuls vis-à-vis cet écran et ce clavier. Pourtant je vous apprécie, toutes et tous autant que vous êtes,  avec cette impérieuse nécessité d’écrire et de partager.
Donc voilà qu’entre mes bras un grand vide en forme de femme s’était creusé depuis plusieurs mois, et que je n’en pouvais plus de cette absence devenue tangible (surtout dans la cuisine où la pile de vaisselle en retard atteignait le plafond).

Garder des bons rapports avec ses ex, parfois c’est pratique quand on a le bourdon. Un soir donc, je téléphonai à Liliane. Elle était revenue de Thaïlande le mois dernier et je n’étais pas encore passé la voir, ne sachant pas très bien comment restaurer mon image auprès d’elle, deux ans plus tôt j’avais été tellement minable…(mais de l’eau avait coulé sous les ponts, et c’était son anniversaire).
Le lendemain, dans l’après-midi, je partis pour L’Isle sur la Sorgue. J’achetai des fleurs en route, un joli bouquet plein de couleurs, et une bouteille de champagne – seule exception connue à sa rigoureuse discipline, ce champagne dont secrètement j’espérais pouvoir comme autrefois laper quelques bulles sur son corps de princesse.
Je venais juste de traverser Avignon quand un cliquetis singulier dans le moteur m’annonça l’imminence d’une prochaine galère. Je me garai sur le premier parking dans une gerbe d’étincelles et coupai le moteur… Avais-je vraiment besoin de laisser mon saboteur intérieur ma saloper la vie ?
J’en fus quitte pour quelques heures allongé sous ce tas de ferraille à plat dos sur le bitume à m’esquinter les mains dans le cambouis, mais je ne me laissai pasabattre.
Finalement, c’était tout aussi romantique d’arriver chez elle à la nuit tombée, je garai ma voiture devant la grille de son jardin zen où la lune rousse presque pleine accrochée dans les branches du mimosa se reflétait dans le bassin.
La porte s’ouvrit et Liliane, Li comme elle préfère se faire appeler, plus radieuse que jamais vint à ma rencontre. Elle avait encore oublié de vieillir et son sourire était celui d’une adolescente, son yoga quotidien, sa conception taoïste de l’existence, la pensée positive, son régime végétalien, elle était bien la preuve vivante que tout cela fonctionnait, du moins pour elle. Ses yeux pétillaient et le contact moelleux de ses seins quand elle m’embrassa eut raison de la fatigue et du découragement qui essayaient de m’envelopper depuis le parking. Alors, tout ragaillardi, je la suivis dans sa maison où elle me présenta Mickaël, un métisse de deux mètres avec des yeux bleus et un sourire dégoulinant de gentillesse qui m’écrasa la main. Le champagne fut tiède, le canapé un peu raide et trop court. J’eus froid.

Le lendemain matin, au moment où je faisais mes adieux à Li, un détail qui m’échappe encore sans doute, fit qu’au lieu de rentrer chez moi, je décidai de continuer ma route vers le Sud, Sète ou le Grau du Roi… Est-ce à cause de cette montre qu’elle me rendit alors que je ne me souvenais absolument pas lui avoir donnée ni prêtée, persuadé de l’avoir perdue bien avant de la rencontrer ?

- Tu ne me l’avais pas donnée, tu l’avais perdue quand on campait dans les gorges du Verdon, rappelle-toi. Je l’avais retrouvée, je ne sais pas combien de temps après, dans mon sac à dos, et puis reperdue et retrouvée encore dans mon sac à dos, mais pas dans le même sac à dos, un autre que j’avais acheté bien plus tard. J’avais dû la mettre inconsciemment dans une poche… peut-être pour être encore reliée à toi, je ne sais pas. Je me souviens que tu y tenais à cette vieille montre, pourtant elle marche pas bien, elle est bizarre. Comme toi.
Bien sûr qu’elle était bizarre et que j’y tenais à cette vieille toquante. C’était mon copain Nordine qui me l’avait offerte, quand j’avais été viré du collège pour avoir déclenché une tempête en prenant sa défense. La prof de dessin avait exigé qu’il passe le sol de la classe à la serpillière. C’était l’heure de partir, il aurait raté son bus, et arrivé chez lui en retard, il se serait fait encore tabasser par son père. Il avait refusé, avait traitée la prof de raciste. Elle avait répondu que pas du tout, que c’était l’ordre alphabétique qui le désignait aujourd’hui mais que chacun y viendrait à son tour. Il lui avait rappelé que ça faisait trois semaines que l’ordre alphabétique le désignait comme seul arabe de la classe. Elle lui avait collé un blâme et l’avait exclu définitivement de son cours. J’avais tapé une lettre sur la vieille machine de mon père que j’avais fait signer par tous les élèves du collège exigeant le retour du camarade et les excuses de la prof, l’affaire était remontée jusqu’au rectorat, le blâme avait été retiré, Nordine avait réintégré le cours et je m’étais fait virer. Il m’avait dit Tiens, je te donne ma montre en souvenir, elle est pas en or mais elle est magique, si jamais tu regrettes quelque chose que t’ as fait, tu l’arrêtes en appuyant sur ce bouton et tu fais tourner les aiguilles à l’envers.
La montre de son grand-père … ça m’avait touché qu’il me la donne, parce que ce grand-père était mort quelques années plus tôt, et c’était quelqu’un qu’il admirait, j’étais allé avec lui une fois au cimetière du vieux Rosny - il s’était battu pour la France contre les Allemands et après pendant la guerre d’Algérie. Il croyait qu’il était devenu Français, mais il était devenu seulement moins qu’un arabe, un Harki, un traître, et il a juste eu le droit de crever dans son bidonville avec trente francs de pension par mois. J’avais pas regretté, Nordine, et je n’avais pas essayé de la faire marcher à l’envers, je ne sais pas pourquoi elle marchait si mal, cette montre d’un autre temps. Je l’ai balancée dans le bassin et je suis parti. Un couple de tourterelles roucoulait dans le mimosa…
Une dernière bise et elle referma la grille derrière moi.

Je me suis assis au volant, et j’aurais pu laisser la voiture rouler toute seule, elle connaissait la route par cœur jusqu’à Marseille, mais je n’avais pas envie d’aller chez Gisèle chercher une deuxième veste, pas envie de m’entendre dire que c’était le rut qui m’avait mis en route. A Cavaillon je pris Saint Rémy de Provence, puis Nîmes, Montpellier et Sète. Pourtant, à chaque fois que j’étais arrivé chez elle à l’improviste, elle avait bien aimé Gisèle… oui, mais à chaque fois elle m’avait ensuite reproché d’être venu.
Je n’avais rien à faire à Sète, je n’y connaissais personne et Brassens était mort.
Je laissai la voiture dans une ruelle à côté du vieux port et insensible aux moqueries des mouettes, je mis mon chapeau sur ma tête et partis vers l’étang de Thau, regarder sur l’eau le reflet des bateaux.
Accouplé à une péniche abandonnée, un vieux voilier démâté attira mon attention, il avait tout à fait l’air du bourlingueur revenant d’un ultime voyage au bout du monde. Le mât était allongé sur le pont dépassant de plusieurs mètres les deux extrémités pointues de la coque, il y séchait des vêtements rapiécés. Le capot à glissière du rouf était ouvert, on entendait quelqu’un à l’intérieur qui s’arrêtait de chanter de temps en temps pour donner des coups de marteau ou bien l’inverse.
J’aimerais tant voir Syracuse… tapataptap…L’île de Pâques et Kairouan…taptapataptap…Et les grands oiseaux qui s’amusent…taptaptap…à glisser l’aile sous le vent…taptapatap…taptap.
Le type sortit bientôt de sa cabine, un grand viking hirsute et débraillé qui me fit un salut de la main auquel je répondis timidement. Deux minutes plus tard il enjambait la péniche et sautait sur le quai.
- Ça te dit de boire un café avec moi ?
- Pourquoi pas.
Il me raconta quelques années passées à louvoyer entre les Cyclades et la Turquie, la Tunisie et la Sardaigne et pour finir cette avarie contre un récif en tentant de franchir le détroit de Gibraltar par gros temps ; ce qui l’avait contraint à choisir d’emprunter le canal du midi pour rejoindre l’océan qu’il comptait traverser jusqu’à la Barbade.
L’absence de moteur et les nombreux ponts imposant le démâtage de son bateau, il s’apprêtait à le tracter manuellement au moyen d’une corde, depuis le chemin de halage, jusqu’à Bordeaux.
- Mais pour tirer le bateau et le barrer tout en même temps, j’ai besoin d’un coup de main. Tu veux pas en être ? je te paye le retour en train.

Je payai déjà nos deux cafés et ses quatre croissants parce qu’il n’avait pas de monnaie, et je lui dis d’accord. Il fut convenu que nous partirions le lendemain, assez tôt pour être à la première écluse à sept heures.
C’était une folie, tirer ce rafiot à pied de Sète jusqu’à Bordeaux, cela représentait plusieurs semaines de marche, peut-être des mois je ne me rendais pas bien compte; mais après tout j’étais disponible et n’avais rien d’autre à faire, je me sentais en pleine forme et un peu d’exercice n’était pas pour me déplaire, et puis, rien ne me forçait à le suivre jusqu’au bout. Si ce n’est que dans cette histoire, ce qui m’intéressait, c’était la Barbade, ce mot à lui tout seul avait déjoué mes résistances. Vers sept heures donc, le dimanche matin, nous avions franchi la première écluse du canal. Mon hôte était un curieux personnage et je le soupçonnais d’avoir au Maroc chargé son yacht de fumigatoires illicites dont il usait à volonté.
Pour l’instant, ma fonction se résumait à tenir la barre en veillant à ce que le Tiptoe (ainsi s’appelait cette antique baleinière) reste dans le mitan du canal pendant que son capitaine le tirait depuis la berge, j’avais bien conscience qu’il me faudrait tôt ou tard à mon tour jouer au cheval de trait sous les magnifiques platanes, et cette perspective ne me réjouissait guère. Seul sur le pont, j’avais aussi la charge de changer les CD dans le lecteur du bord, il y en avait trois (non j’exagère, trois douzaines).
La première nuit nous étions à Agde et j’adoptais la couchette avant, munie d’un petit hublot parabolique dont la forme épousait à merveille celle de la voûte céleste qui venait se poser sur elle.


Finalement, ce que j’avais imaginé comme un travail de force, une galère au sens propre, se révéla être beaucoup plus agréable. Le Tiptoe sur l’eau n’était pas si lourd qu’il paraissait, il flottait sur la pointe des pieds. Bien vite nous décidâmes de ne plus utiliser la musique qu’avec parcimonie, car la qualité du silence sur le canal était exceptionnelle, du Mozart, surtout le soir à la tombée du jour, et la batterie se déchargeait vite. Une activité annexe un peu moins réjouissante, était de relever les lignes de pêche et d’achever d’un coup de marteau les pauvres poissons qui s’y laissaient prendre et que grillerait le soir un feu de bois allumé sur la berge.

Le douzième ou treizième jour un peu avant d’arriver à Toulouse, je me rasai devant le petit miroir accroché au-dessus de la table à carte et je ne reconnus pas mon visage, ou plutôt, si, j’eu l’impression d’enfin le retrouver, de me retrouvé après avoir oublié qui j’étais pendant tant d’années. C’était bien moi, j’étais là. Avec ma tête normale et tous mes cheveux à leur place, épais et bruns, tel que je me connaissais. Mon visage avait rajeuni de vingt ans. Par quel prodige ? avais-je dormi sur un matelas hallucinogène ? Bu quelque élixir magique ? Avalé malgré moi quelque pilule ensorcelée ? du LSD ? Je demandais à Jeff comment selon lui pouvait s’expliquer ce mystère.
- Qu’est-ce qui t’arrive, quel mystère ?
- Mais, regarde-moi, quel âge tu me donnes ?
- Vingt-cinq ans, vingt-six, pas plus.
- Et hier, quel âge tu me donnais hier ?
- Pareil moins un jour.
- Comment pareil ? j’ai cette tête-là depuis le début ?
- C’est cette tête-là que tu avais à Sète, mais calme-toi j’en ai vu des pires.
Je ne pouvais pas lui dire que j’avais le double de ce qu’il voyait, d’ailleurs ils étaient passés où ces vingt-cinq ans ? J’en avais fait quoi ?. J’avais dû seulement rêver que j’étais devenu un vieux mec et je venais de me réveiller.
Pour haler d’un pas régulier, sur une quinzaine de kilomètres par jour, la technique au fil du temps s’améliora, Jef se passait la corde autour du corps et il tirait en gardant toujours deux ou trois mètres d’avance sur le bateau, moi, je changeais les CD de plus en plus en vite, et j’attrapais des poissons de moins en moins petits. Bon parfois je tirais aussi un peu le Tiptoe. Quand il pleuvait, nous bloquions le bateau à l’abri sous un pont et écoutions en buvant du thé, le clapotis de la pluie qui jouait pour nous des claquettes sur le canal du midi, c’était génial mais il ne plut qu’une seule fois, et cela ne ralentit qu’à peine notre allure. Sans vraiment nous en rendre compte, presque la moitié du chemin était parcouru, nous avions tiré ce bateau sur deux cent quarante kilomètres et passé une soixantaine d’écluses, dont huit d’affilée à Béziers.

Et d’un seul coup, nous fûmes projetés dans un autre monde. Toulouse.
La ville rose est une jolie ville, mais malgré tout c’est une grande ville, et quand on arrive comme ça, d’un pas tranquille après un peu plus de deux semaines de silence sur les eaux vertes du canal, le bruit de cette ville et son agitation stérile, la font ressembler à toutes les grandes villes.
Ce jour-là, il y avait des manifs plein les rues, des cars gris grillagés remplis de CRS, et des gamins des gamines qui criaient en se tenant par le bras. Des gamins et des gamines dont je me sentis soudain très proche. Eux non plus ils n’en voulaient pas de cette laideur engendrée par la course au profit qui pourrissait la planète et pervertissait notre rapport à la vie. Un coup d’œil à Jef et je sus qu’il avait comme moi envie de mêler sa voix à celle de ce fleuve adolescent qui bouillonnait dans les rue de Toulouse.
Le Tiptoe fut amarré à un anneau d’acier, sur le quai près d’un jardin public et nous devînmes des citadins lambda.
La jeunesse est toujours la même, joyeuse d’exprimer sa colère et ses refus. Les flics n’ont pas beaucoup changés non plus, toujours aussi violents, aussi teigneux. Je perdis Jeff quand il nous fallut courir chacun de son côté pour éviter les grenades et les coups de matraques. Je le retrouvai en rentrant précipitamment avec quelques autres dans une pharmacie à l’angle d’un boulevard. Dans la bousculade, les présentoirs de savonnettes et les paquets de boules de gomme avaient été renversés, et une laborantine en blouse et jupe courte se précipitait pour les ramasser. Elle avait de longues jambes fuselées, de profonds yeux d’eau. Considérant sur mon arcade sourcilière droite une entaille de quelques centimètres dont je n’avais pas pris conscience et où le sang s’était coagulé, elle entreprit de nettoyer mon visage avec une lingette et le nylon tendu de sa blouse blanche s’écrasait sur mon bras…
Le soir nous étions une douzaine à partager une gamelle de ratatouille et une bouteille de rhum blanc sur le pont du Tiptoe, mais la laborantine ne vint pas.
Au matin, de nouveau seuls, nous quittâmes Toulouse à la godille dés qu’il nous fut possible de passer dans le canal latéral à la Garonne.
Et nous reprîmes notre lente et silencieuse progression de haleurs, mais le cœur n’y était plus, le canal longeait à présent la nationale et l’autoroute, aussi quand un marinier de luxe sur sa péniche quatre étoiles nous proposa de nous remorquer, nous lui lançâmes un bout.
C’était plus rapide mais franchement pénible, le bruit et la vibration du moteur, ses émanations qui pénétraient nos bronches, et puis, la vitesse efface la beauté, adieu les ragondins, les grenouilles et les hérons cendrés. De toute façon, l’autoroute voisine ne nous aurait pas permis d’apprécier pleinement le rythme lent du canal et de ses habitants. Il faut savoir ce que l’on veut, profiter du paysage en innocents haleurs ou aller droit au but à cent à l’heure. Mais le pauvre bateau n’était pas d’accord, je le sentais qui vibrait de tout son corps et enfonçait ses talons dans la profondeur verte du canal pour freiner de toutes ses forces, je l’aidais tant que je pouvais en trempant mes doigts dans l’eau pour agripper les vagues…


Cette péniche qui devait nous emmener jusqu’à Bordeaux nous avait lâchés à la première écluse et comme des travaux rendaient le chemin de halage impraticable, nous avions parcouru deux biefs à la godille, le Tiptoe tenant le milieu du canal.
Il faisait beau, l’éclusier allait bientôt arriver, j’avais pêché cinq ou six gardons que je faisais cuire sur le réchaud du bord en écoutant Charlie Parker.
Devant notre vieille baleinière, un de ces bateaux en plastique blanc spécialement conçus pour le tourisme fluvial et beau comme un 4x4 dans une rue piétonne attendait comme nous. A son bord, un homme d’affaire ventripotent s’offrait une semaine de vacances avec deux jeunes et jolies employées polyvalentes récemment promues femmes à tout faire. L’odeur de nos poissons ne semblait pas les enthousiasmer, mais les femmes après y avoir goûté voulurent connaître ma recette et savoir comment faire pour en attraper. Comme l’écluse s’ouvrait, je leur promis de leur apprendre à pêcher dès que l’occasion se présenterait, mais pas tout de suite, il fallait s’activer, ramasser les assiettes et la bouteille de rosé qui traînaient sur la berge, larguer les amarres et leur demander dans la foulée s’ils voulaient bien nous remorquer un petit bout de route. Elles en furent ravies, lui moins, mais très fair-play il noua d’un tour mort et de deux demi-clefs notre cordage à son taquet.
A sa façon de porter ses ray-ban et sa casquette de capitaine, il était clair que barrer cet engin confortait l’idée qu’il se faisait de lui-même et de sa place prépondérante en tant qu’homme dans la conduite du monde. Il nous tournait le dos en s’accrochant fermement à la barre et regardait droit devant lui, les femmes s’activaient à ses côtés, allumaient ses cigares, lui préparaient des sandwichs dont il avalait un nombre considérable ou remplissait son verre ou y plongeaient des glaçons. Ces deux-là s’entendaient visiblement mieux entre elles qu’avec lui. De temps en temps, elles riaient en nous jetant des coups d’œil, puis l’une d’elles nous faisaient des petits signes, levant vers nous une bouteille ou une timbale jetable en carton fleuri. L’un de nous alors se dirigeait vers la proue du Tiptoe et tirait le cordage jusqu’à pouvoir attraper les deux timbales pleines qui nous étaient offertes, effleurement des doigts et des regards, l’autre restait au gouvernail. Nous eûmes droit aussi à quelques délicieuses tortillas au guacamole et autres sandwichs à la sauce piquante.
Leur bateau nous a remorqué jusqu’à Castet-en-Dorthe, terme de leur voyage, juste avant les trois dernières écluses du canal qui en libèrent les eaux dans celles de la Garonne. La veille au soir les deux femmes Corinne et Caroline avaient laissé leur patron écluser tout seul son whisky et s’étaient invitées à notre bord en tenue de soirée, talons aiguille et bas résille.
-On vient pour apprendre à pêcher avaient-elles dit d’une seule voix. Mais on ne put pas à leur apprendre grand chose, à cette heure-là, tous les poissons dormaient, alors on écouta du jazz et ça sentait bon.



Le lendemain, nous étions à Bordeaux, où après avoir passé le dernier pont, nous nous mîmes en quête d’une grue pour réarmer correctement le Tiptoe, réinstaller mât et haubans, fixer la baume, faire coulisser les drisses. Le reste de la journée passa au ravitaillement.
La Garonne. Naviguer à la voile sur ce fleuve me parut pure inconscience, cependant nous n’avions pas d’autre choix. J’aurais là encore, pu abandonner la partie, rentrer chez moi, je n’étais pas sûr de servir encore à quelque chose et mes chats devaient s’inquiéter mais je crois simplement que je voulais voir ça. Un peu plus loin la Dordogne mêlait ses eaux boueuses à celles de la Garonne et elle en doublait le volume. Impossible de faire marche arrière, c’était trop tard, la Gironde nous aspirait. La vitesse était surprenante. Il nous fallait tracer notre route entre les bancs de sable, tout en écartant avec la gaffe ou la godille les troncs d’arbres et autres objets flottants que le courant impétueux charriait et qui fonçaient sur nous comme autant de béliers moyenâgeux. Puis d’un seul coup, le bateau gîta et ripa sur un fond de graviers dans un effrayant fracas, il tourna sur lui-même et il s’immobilisa, couché dans l’eau comme un cheval blessé. C’était fini.
Le niveau du fleuve avait décru avec la marée, nous n’avions pas pensé à ça et nous étions là, comme des cons, assis sur le flanc du bateau à attendre pendant six heures le renversement des flots.
Le jour déclina, l’horizon diluait négligemment ses couleurs dans l’eau saumâtre de l’estuaire, que faire ? Jeff sortit de son harmonica un petit morceau de blues qui virevolta tristement sur les derniers reflets rassemblés alentour, ça me filait la poisse et inévitablement la nuit s’installa un peu comme une ennemie dans les remous changeants pour guetter notre somnolence.
Derrière nous deux phares signalaient les petites îles immobiles que nous avions passé quelques heures plus tôt, et de loin en loin des lumières de villages s’allumèrent des deux côtés.
Le niveau de l’eau remonta. Peu à peu, le bateau finit par se redresser et nous repartîmes. Il nous fallut nous relayer à la godille, sans relâcher notre vigilance quant aux taches d’ombres que devenaient dans la nuit noire les arbres dérivants qui nous assaillaient. Dans un premier temps le courant fut adverse, les eaux océanes envahissaient le lit du fleuve cependant qu’il continuait à couler sous elles, puis le mouvement sembla se stabiliser avant de repartir dans l’autre sens, ce qui nous fit croiser plusieurs fois les mêmes objets flottants.
Le maniement de la godille sollicite le corps tout entier, les jambes sont écartées, les pieds en appui contre les parois du cockpit, on tient la godille à hauteur du visage fermement serrée des deux mains, elle est par ailleurs calée dans la dame de nage et forme un angle de quarante cinq degré avec la surface de l’eau dans laquelle sa pelle s’enfonce, le mouvement est celui d’une ellipse, un huit horizontal, le plus large possible, le rythme est continu. Au bout de deux heures on en a vraiment marre.
Enfin ! le Tiptoe doubla la Pointe de Grave. Adieu Médoc ! Voici l’Atlantique. Nous longeâmes la côte vers Oléron en quête d’un mouillage où passer la nuit. Pour la suite pensais-je nous verrions demain.
Mais comme j’avais fait attendre le lecteur plus longtemps que prévu avant de poster cet épisode, à peine le Tiptoe fut-il amarré et le mouillage assuré par la lourde chaîne de l’ancre à jas, que le youyou fut gonflé et que déjà nous le tirions sur une plage. Pour sécher nos vêtements et nous réchauffer, j’allumai un petit feu de bois sur le sable où furent cuites quelques patates et bues quelques gorgées de Médoc.
Le regard flottant nous lancions dans les braises quelques brassées de souvenirs, quelques copeaux de poèmes et des chansons, ça faisait du bien d’être sur la terre ferme. Nous avions eu vraiment très peur sur ce fleuve en furie, et maintenant la fatigue nous assaillait et sans doute nous n’allions pas tarder à nous endormir sur cette plage. Jeff ressorti son harmonica nous en étions là quand les pleins phares d’une voiture qui roulait sur le sable se braquèrent sur nous.
- Vous avez vos papiers s’il vous plait ?



C’était un binôme de gendarmes en vadrouille armés de pistolets automatiques, et non nous n’avions pas nos papiers, tout était resté à bord.
Il fallut sous la menace éteindre le feu, remettre le youyou à l’eau, les mener au bateau qu’elles voulurent fouiller.
Oui elles, car c’étaient deux femmes. Je fis du café, sortis un paquet de biscuits il restait un fond de Cognac. Elles n’étaient que stagiaires et, ça tombait bien, elle espéraient pour les besoins de leur titularisation se faire remarquer par leurs supérieurs en accomplissant quelques actions d’éclat, coincer quelque dealer, déjouer d’obscurs trafics, arrêter des fraudeurs…
Ma gardienne de la paix à moi s’appelait Isabelle et c’était une brunette de trente-six ans et demi qui avait un angiome sur le biceps droit auquel on aurait pu superposer au détail près la carte du Nicaragua. Quand elle les détachait, ses cheveux tombaient en lourdes boucles sur ses reins ; ses fesses étaient joliment rondes et sa peau douce comme celle d’un nouveau né. Sa collègue s’appelait Manon, elle était plus jeune, un peu trop, à mon goût, et trop blonde, Jeff avait bien fait de me laisser « la vieille ».
Si leurs contrats n’aboutissaient pas à une titularisation, elles seraient obligées toutes les deux de reprendre leurs anciens jobs d’intérimaires du spectacle. Autrefois Isabelle était contorsionniste dans un cirque, quant à Manon elle poussait un orgue de barbarie et sa goualante dans les rues. Elles s’étaient connues au violon quelques mois plus tôt et c’est là qu’on leur avait fait signer ce mirifique contrat d’un an renouvelable.
La première chose à faire après qu’elles soient redevenues elles-mêmes et qu’elles furent endormies, fut de balancer leurs flingues et leurs fringues de flics par-dessus bord, qu’elles n’aient pas de remords. Ensuite la fourgonnette fut amenée en bout de digue et plongea toute seule au pays des crabes. Après quoi je refis du café, nous hissâmes les voiles et mîmes le cap plein Ouest. Jeff prit le premier quart, pendant qu’accompagné par un léger roulis j’allais remettre un peu de désordre dans mon lit.

Comme il fut à prévoir, à leur réveil nos hôtes n’apprécièrent que modérément cette plaisanterie que ne justifiait à leurs yeux, ni notre passion amoureuse, ni l’abus d’alcool, ni notre maladif refus de l’autorité. Certes comme elles le disaient, nous nous étions conduits en banals machos - sales fachos ! et elles avaient raison, mais nous étions loin, plus aucune terre n’était en vue et la radio annonçait un grain. Il fallut bien parer au plus pressé, prendre un ris dans la grand-voile, affaler le foc.



Le ciel était gris depuis l’aube, une méchante houle s’était formée pleine de bosses et de creux sur laquelle nous avancions en frappant parfois de grands coups. Je fus rapidement malade et après avoir vomi toutes mes rancunes anciennes entre les haubans, je descendis me réfugier dans la cabine. Là, les objets les plus innocents s’animèrent de mauvaises intentions à mon égard, s’envolant subitement à travers l’habitacle, je reçu d’abord le livre de bord sur le nez, puis la livre de beurre sur la tempe, vraiment, ça allait mal. Le bateau ivre gîtait sur bâbord, il m’était impossible de rester sur une couchette sans rouler dans l’angle qu’elle formait avec la coque et l’idée que tant d’eau tourmentée était là, si près de moi derrière cette simple épaisseur de bois, accélérait encore le siphon de ma nausée.
Je faillis bien abandonner le voyage à ce moment-là, mes amis, rentrer chez moi donner à manger aux chats et ne plus m’occuper de cette histoire, mais la belle Isabelle vint me tirer par la manche.
- Alors mon cow-boy ça va pas ? Tu as mal à ton petit cœur ? Tu es tout vert, tu veux qu’on appelle ta maman ? Allez viens, remonte avec nous! on va avoir besoin de toi sur le pont, et dis-moi où sont rangés les cirés, J’ai pas envie de rester en slip toute la journée.
Jeff me passa la barre et tout de suite l’angoisse disparut, rien de tel que de se savoir utile à quelque chose pour faire corps avec la vie, ne plus se laisser bringuebaler par elle mais être celui qui la dirige, ou qui au moins l’accompagne. Misérable bouchon flottant sur la furie de flots déchaînés, il m’importe d’avoir l’illusion de choisir mon destin, me hisser sur la crête des vagues, négocier la descente, amortir la chute.
Quelques milles plus loin nous obliquâmes légèrement vers le sud, car notre prochaine escale serait aux Açores où nous ferions le plein de victuailles, de vêtements féminins, de piles pour la radio et de kerdane pour la lampe à pétrole.
A Santa-Cruz de Flores donc, après nous avoir dépouillés de nos jeans et de nos cartes de crédit, nos coéquipières allèrent aux emplettes pendant que nous étions conviés à remettre de l’ordre à bord du Tiptoe.
Nous attendîmes trois jours leur retour...
Trois jours, sans savoir que faire,se mettre à la recherche de nos sirènes ou craindre que loin du bateau elles soient redevenues subitement les flics qu’elles étaient avant d’y être montées, au quel cas le mieux serait de les larguer promptement ainsi que les amarres. Et pourtant non, nous ne pouvions pas partir sans elles, elles nous avaient demandé de les attendre là, et tout en nous tenant prêts à appareiller au plus tôt, nous attendions. Trois nuits à guetter leurs parfums dans la moiteur des couchettes, à épier l’échos de leurs voix dans le silence immense qu’amplifiait le cliquetis des haubans, trois jours et trois nuits à guetter le retour de cette solitude à laquelle pourtant nous étions habitués.


Nous avions rempli les réserves d’eau douce au robinet du ponton, nous avions lavé le pont. Jeff faisait la sieste dans sa cabine, moi, les cuivres sur le pont avec du vinaigre, un joli petit vent frisait le sommet des vagues et faisait cliqueter les haubans quand un taxi, une vieille 404 à plateau rose avec des étoiles vertes, chargé d’un bazar ambulant klaxonna sur le quai.
Je reconnus Manon à l’arrière, juchée sur un ballot de tissus bariolés dans un petit pull marin qui nous faisait de grands signes ; Isabelle avec un même pull mais à rayures rouges au lieu de bleues, était assise à l’avant ; le chauffeur était un vieux type à chapeau de paille avec une veste à carreaux qui dût être grège un jour, ou beige, peut-être même blanche, mais on s’en foutait complètement. Sans nous concerter, nous nous précipitâmes tous deux vers elles, Jeff en tong dans une djellaba délavée, moi dans un ciré jaune avec mes bottes en caoutchouc.
Nous eûmes rapidement tout chargé à bord sans poser trop de questions (on voyait bien à leurs lèvres pincées qu’elles ne répondraient pas), une vieille machine à coudre à pédale, deux monocycles flambant neufs, des rouleaux de tissus, des caisses, des boîtes, des sacs et des cartons, des ballots de chiffons. On ne put rien savoir de leur absence ni de tout ce fatras dont elles encombraient le bateau.
- Plus tard, disaient-elles, plus tard, pour l’instant partons !
- Attendez les filles, on ne va pas partir comme ça, sans faire un tour à terre, ça se fait pas, c’est pas humain, rendez-nous nos fringues.
- On vous dit qu’il faut partir, et qu’il faut partir vite. On vous racontera plus loin, mais là je vous jure, faut pas traîner.
On mit les voiles sans chercher à comprendre.



Le temps était au soleil, la mer calme, nous étions sur la route mythique des grands voyageurs, l’alizé nous pousserait tranquillement jusqu’aux Caraïbes. Au bout de quelques heures, sans en être une seule fois sorties, nos intrigantes compagnes tout en chantant se mirent à bricoler dans l’habitacle dont elles nous interdisaient l’accès. Besame, besame mucho…tapatap Como si fuera esta la noche…tapatap La última vez…tapatapatap….Besame, besame mucho… tapatap… tapatapatap
Nous bouillonnions intérieurement, mon pote barrait en silence surveillant la grand-voile que faisaient claquer des coups de vent légers, moi je m’occupais comme je pouvais vidant la mer de ses dorades l’une après l’autre avec une la ligne de traîne munie d’un hameçon assassin et vengeur. Enfin les femmes parurent, déguisées en estivantes naturistes, et toutes souriantes elles déplièrent leurs serviettes de bains sur le pont pour s’y allonger au soleil.
Les dorades toutes dorées qu’elles fussent n’offraient plus grand intérêt, leurs ultimes soubresauts dans le cockpit me dégoûtaient plutôt de moi-même, néanmoins je les vidai, jetai tripes et têtes à la jeune mouette qui nous suivait depuis l’île de Flores, et j’en fis des filets que je suspendis dans les haubans pour qu’ils sèchent en prévision des temps futurs, puis je me douchais d’un seau d’eau de mer (encore un peu froide), avant d’aller tout mouillé m’allonger entre les deux sirènes.
- Alors, vous voulez bien nous dire ce qui s’est passé à Santa-Cruz ?
- Santa-Cruz, c’était super ! quelle beauté, une île magnifique vraiment, des petites maisons en pierres, des fleurs partout déjà en cette saison et les gens, trop gentils !
- Mais que s’est-il passé ?
- Plein de choses mais rien en particulier, pourquoi ? Nous avons fait le tour de l’île dans un char à boeufs, dormi dans un hôtel, pris des bains dans une vraie salle de bain, la fête !
- On est allé manger des fruits de mer dans une petite taverne, un type jouait du bandonéon, c’était génial.
- Mais, et nous ? Et pourquoi a-t-il fallu partir si vite, qu’est-ce qui vous a pris?
- Ben il fallait partir vite pour continuer notre voyage. Vous, vous étiez punis. Chacun à son tour d’être pris en otage ! maintenant nous sommes quittes et voili voilà.
Nous voulûmes les balancer à la flotte, mais pas moyen ! elles s’accrochaient au bastingage et s’enroulaient à nos jambes, nous dûmes nous résoudre à pactiser et allâmes jusqu’à faire acte de soumission en acceptant d’enduire leurs corps d’huiles parfumées puis de leur prodiguer de longs et plus ou moins chastes massages. Le pilote automatique tenait le cap pour nous et la petite mouette suivait en silence le Tiptoe qui traçait sa route comme un grand. Le soir jaune orangé arriva comme ça, tout en douceur, le génois fut hissé, dont les tons cramoisis s’harmonisaient à ceux du couchant, Manon assise sur le beaupré chantait le temps des cerises et des baleines à bosse lui répondaient dans le lointain.




La nuit fraîchit, la petite mouette pelotonnée sur elle-même sur une barre de flèche s’apprêtait à y passer la nuit après avoir avalé le dernier filet de dorade. Manon et Jeff prirent le premier quart, je descendis derrière Isabelle qui venait de craquer une allumette dans le carré pour allumer une très grosse bougie posée sur la table et ficelée au pied du mât.
- C’est nouveau ce truc-là.
- On n’a pas trouvé de kerdane pour la lampe à pétrole et tant mieux, ça sentait mauvais et puis utiliser du pétrole quand on n’a pas de moteur, c’est pas cohérent, on a voulu acheter des bougies mais on n’en a trouvé nulle part, alors on est allé à l’église piquer des cierges de Pâques, comment tu trouves ça ? sympa non ?
- Oui c’est sympa, mais tu n’as pas peur que ça foute le feu ?
- Des cierges bénis ? ça m’étonnerait !
- Mais des flics qui piquent des cierges dans les églises…il y a de quoi fâcher le bon dieu, non?
- On a réfléchi à ça, pour le bon dieu ce qui compte c’est que les cierges qui lui ont été donnés brûlent, mais il peuvent brûler n’importe où, puisque c’est partout chez lui. Les cierges lui appartiennent à lui, pas à ceux qui les lui ont offert, il fait ce qu’il veut avec, alors s’il nous a inspiré l’idée de les prendre, c’est pas du vol, juste un déplacement .
- De la redistribution en quelque sorte ?
- T’appelles ça comme tu veux, mais c’est pas tout ce que j’ai trouvé comme idée pour remplacer le pétrole, viens voir.
Sans souffler le cierge elle m’entraîna vers notre niche à l’avant du bateau. Elle se coucha et bientôt une petite lampe s’alluma au-dessus de sa tête. La moitié d’un monocycle était fixée au plafond, de façon à ce que l’on put en levant les jambes atteindre les pédales et produire de l’électricité en entretenant ses abdominaux
- Alors, qu’est-ce que t’en dis, elle est pas géniale cette chérie ?
- Si bien sûr mais ça va pas être pratique du tout ! tu vas pédaler comme ça à chaque fois que je voudrais regarder tes yeux ?
- Mais mes yeux tu les regardes toute la journée, pour le reste tu regarderas avec tes mains, avec ta bouche ou tout ce que tu voudras.
- C’est pour quoi faire alors ?
- Ben c’est pour lire, j’ai un gros retard culturel à rattraper par rapport à toi.
- Mais on s’en fout !
- Oui je sais, ‘on ne demande pas aux filles d’avoir inventé la poudre.’
- J’ai pas voulu dire ça, mais on n’a même pas de bouquins !
- Maintenant on en a, figure-toi qu’ils lisent sur les îles, j’ai même trouvé une méthode franco-portugaise et regarde un peu tous ces trésors.
Sur l’étagère la veille encore vide, un nombre impressionnant de volumes s’alignaient, la plupart en portugais, les auteurs les plus lointains se serraient les coudes De Nerval côtoyait Harisson, Cendrars et Cavana appuyés l’un à l’autre étaient coincé entre Sand et Duras, Camus entre Echenoz et Pirandello, Steinbeck fréquentait Dard et Queneau Pessoa .
- Pff !si tu crois que tu vas pouvoir pédaler et te concentrer sur ta lecture…
- Tu as raison mon amour, j’aurais du mal à faire les deux, aussi c’est toi qui vas pédaler.
- Ah non, pas d’accord ! d’abord je ne sais pas, je n’ai jamais fais de vélo.
- Je t’apprendrai, tu auras des belles cuisses et le ventre plat.
- Mais on a mieux à faire que ça tous les deux !
- Oui je sais de quoi tu as envie, et moi aussi j’en ai envie, mais j’ai aussi envie de lire.
- Mais moi j’ai pas envie de pédaler.
- On se relaiera, on lira et pédalera chacun son tour.
- Je sauterai mon tour, et toi et je ne lirais pas, comme ça tu ne seras pas obligée de pédaler pour moi, j’aurais jamais envie de lire dans le même lit que toi, et je ne pédalerai pas davantage. J’aime mieux tes lèvres que mes livres.
- Ça je sais c’est dans Paroles de Prévert
- Si tu veux pas faire ça pour moi, j’irais partager la couchette de Manon et Jeff.
- C’est quoi ce chantage ?
- C’est pas du chantage, mais je suis sûre que lui pédalera pour elle, il l’aime lui sa petite fliquette ça se voit bien.
- Ah bon parce que le deuxième monocycle est installé chez eux ?
- Ben oui, qu’est-ce que tu crois? Allez s’il te plait viens ! Juste un peu que je puisse lire quelques lignes au hasard, après promis, on aura toute la nuit pour nous deux.
- Bon, mais alors tu lis à haute voix que j’en profite aussi.

Elle prit un livre dont elle était déjà à quelques pages du début :

Le Marin, un drame de Fernando Pessoa.

"…Je rêvais d’un marin qui se serait perdu sur une île lointaine. Sur cette île il n’y avait que quelques palmiers, tout raides, des oiseaux tournoyaient autour... Je n’en ai pas vu se poser...
Depuis qu’il s’était sauvé du naufrage, le marin vivait là...
Comme il n’avait aucun moyen de revenir dans sa patrie et comme il avait mal chaque fois qu’il s’en souvenait, il se mit à rêver à une patrie qu’il n’aurait jamais eue ; il se mit à faire qu’une autre patrie qui aurait été la sienne,l'habita, une autre sorte de pays, avec d’autres sortes de paysages, et d’autres gens, et une autre façon de marcher dans les rues et de se pencher aux fenêtres... À tout instant il construisait en rêve cette fausse patrie, et il ne cessait jamais de rêver, le jour sous l’ombre mince des grands palmiers, qui se découpait, ourlée de pointes, sur le sol sablonneux et chaud ; la nuit, allongé sur la plage, sur le dos, sans voir les étoiles.
…Un jour qu’il avait beaucoup plu et que l’horizon était très incertain, le marin se lassa de rêver... Il voulut alors se rappeler sa patrie véritable..., mais il vit qu’il ne se rappelait de rien, qu’elle n’existait pas pour lui...Toute l’enfance dont il se souvenait, était celle de sa patrie de rêve; l’adolescence dont il se souvenait, était celle qu’il s’était inventée. Toute sa vie avait été la vie qu’il s’était rêvée... Et il se rendit compte qu’il n’était pas possible qu’une autre vie eût existé..."







Par Philippe
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Bonne balade. Philippe


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