La rencontre du “Petit Prince”, texte écrit à la manière de Louis Ferdinand Céline
(avec clin d’œil aux exercices de style de
Queneau)
Sorte de Voyage
Voilà comment ça a débuté. Je n’avais jamais rien demandé à personne. Un jour, on est venu me chercher, fallait
partir.
- Où ça? que j’ai dit. Combattre le mal qu’ils m’ont répondu.
Moi qu’avais d’autres chats à fouetter, j’aurais préféré rester tranquille à la maison, suivre ça de loin, sur
mon vieux poste. Seulement voilà, depuis quelque temps, on était tous américains, et c’était nous les bons, puisqu’on savait que Dieu est blanc et que tous ceux qui ne seraient pas d’accord
avec ça, n’étaient que de sales crevures de terroristes qu’il faudrait bien éliminer pour que notre belle mondialisation s’installe dans l’harmonie. Alors, pour la gloire du Saint Dollar et du
Caca Rente, on était tous partis comme un seul homme, et moi aussi. Et j’étais là depuis huit jours, comme un seul homme, au milieu du désert à garder un vieux coucou en panne qui ne volerait
peut-être plus jamais. Ca flambait de tous les cotés. Une drôle de fête que ça faisait tous ces villages qui brûlaient à l’horizon. De temps en temps, une méchante flamme s’élevait pour lécher
le gros nuage noir qui allait bien finir par bouffer le soleil. Chaque puits de pétrole avait reçu son petit missile, tout ce qui avait été construit par les hommes avait retrouvé son état de
poussière initial... C’en était fini de Bagdad, les mille et une nuits avaient fusionné, le mauvais génie allait bientôt rentrer dans sa lanterne. Il n’y avait plus âme qui vive à plus de mille
milles à la ronde... Alors, vous imaginez ma surprise quand une drôle de petite voix me fit comme ça :
- S’il te plaît M’sieur, dessine- moi un bouton.
- Hein? - Quoi? J’enlevais mon masque à gaz et j’écarquillais les yeux. Je n’avais pas la berlue. C’était un
sale gosse efflanqué, dans une vilaine djellaba sans couleur et toute rapiécée.
- S’il te plaît M’sieur, dessine- moi un bouton.
Un pauvre môme de l’embargo que c’était, et tellement habitué à la misère qu’il n'avait jamais dû voir la moindre
pièce de monnaie. Il mendiait, non pas pour manger comme vous et moi, il avait oublié sans doute depuis longtemps ce que cela signifiait, non, il mendiait pour du rêve. C’est tellement
fantastique pour ces crève-la-faim tout ce qui vient de notre beau monde civilisé, qu’un simple bouton de culotte de chez nous acquiert à leurs yeux une valeur considérable. Tu leur
dessines un bouton et ça leur fait du rêve dans leur petite vie de rien, ils s’imaginent en avoir un vrai, peut-être même plusieurs alignés sur un pardessus. Peut-être même qu’ils se voient
habillés comme vous et moi, montant Porte Champerret dans un autobus parisien pour vivre une vraie vie d’être humain.
©Philippe André 03/03
James Blunt - No Bravery
De nouveau, la rencontre du “Petit Prince”
à la manière cette fois de G. Perec ( Les Choses)
avec des clins d'oeil à Queneau et à
d'autres.
Projectif
Cela se passerait sur la terre des hommes, mais tous et tout, ou presque, aurait disparu. Les villes et les
citadelles ne seraient plus, ni les banlieues ni les villages, ni les boulevards ni les rues. Les hommes non plus ne seraient plus. Les businessmen seraient partis compter les étoiles,
entraînant avec eux, les rois et les ministres, les repus, les affamés, les sobres et les buveurs, les géomètres et les chasseurs, les allumeurs de réverbères, les renards et les ratons
laveurs.
Il n’y aurait plus personne et plus rien. Ni guinguette au bord de l’eau, ni tilleuls verts sur la promenade. Tout
se serait évanoui, envolé dans la nuit. Tout aurait disparu, sauf un avion, un avion un peu endommagé, un pauvre avion sans ailes et son pilote halluciné. La réverbération du soleil sur cet
avion tombé du ciel, ferait comme une tache de lumière dans ce désert intemporel où se seraient enfin vidés tous les sabliers sans cesse renversés depuis l’éternité. L’homme, absorbé par une
réparation difficile qu’il s’apprêterait à réussir seul, émettrait sans le savoir, ou feignant l’ignorer, une lumière plus vive encore, quoique invisible pour les yeux. Plutôt grand, les
cheveux poissés de sueur et de cambouis, les ongles noirs, ce serait un homme un peu triste qui aurait gardé de l’enfance un rêve encore inachevé (celui d’un monde où les valeurs du cœur
seraient mises en avant et serviraient de lois). Ses vêtements, de conception moderne, bien que coupés sur mesure ne seraient pas adaptés à la situation ni au climat qu’il affronterait ici, la
tête nue, mal protégé, exposé depuis plusieurs jours au rayonnement meurtrier d’un soleil implacable. Il souffrirait d’insolation, sur sa peau par endroits se formeraient des cloques. Dans la
poche arrière de son pantalon de serge bleue, il garderait comme un talisman protecteur, ou plutôt comme un gage de fidélité à l’innocence originelle, un dessin qu’il aurait fait quand il avait
six ans. De temps à autre, l’homme suspendrait sa tâche, et s’asseyant dans l’ombre étroite de la carlingue, déplierait ce souvenir désuet. Le papier maculé d’empreintes serait écorné et jauni,
le dessin serait presque effacé.
Ce serait le dessin d’un chapeau, auquel il manquerait quelque cordon tressé ou peut-être un ruban.
Les yeux embués de nostalgie, il s’abîmerait longuement dans une méditation contemplative à la recherche d’un lien
entre cette trace laissée par lui-même de sa main d’enfant et l’homme que cet enfant serait devenu (celui du moins qu’il s’imaginerait être), comme si l’enfance en engendrant cet homme eût su
d’avance quelle serait la destinée de celui-ci, et lui eût adressé un message codé qu’il lui faudrait à présent décrypter pour devenir complet.
Parlant seul en gesticulant dans le désert, il chercherait longtemps.
Trouverait-il à force de fatigue et de fièvre, l’espace en lui où survivrait intacte son enfance lointaine, il
entendrait alors une drôle de petite voix lui dire que ce dessin d’un chapeau, aurait dû (comme l’aurait fait un rêve prémonitoire) le mettre en garde de ne jamais s’aventurer dans le désert
sans en avoir un sur la tête. Hélas, ayant toute sa vie, avec ou sans ruban, détesté les chapeaux, il n’en aurait pas l’ombre d’un.
Cependant, le soleil là-haut continuerait comme à dessein son œuvre machinale.
©Philippe André 03/03
Georges Pérec et Raymond Queneau sont les
fondateurs de
l'Oulipo (OUvroir de Littérature Potentiel) et inventeurs des ateliers d'écriture. www.oulipo.net